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Points de vue | 03/04/2015
La loi vieillissement contribuera-t-elle à une meilleure prise en charge de la dépendance ?
par Catherine Piraud-Rouet

La Gazette Santé Social a posé la question à Brenard Ennuyer, sociologue, ancien directeur de service d’aide à domicile à Paris et à Romain Gilzome, directeur de l’AD-PA. Pour eux il est important de traiter la dépendance des seniors mais leur point de vue sur l'apport de la loi d'adaptation de la société au vieillissement diffère.

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Loi vieillissement : une tentative d’adapter la société au grand âge

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Bernard Ennuyer(1), pour qui l’âge n’est pas une variable pertinente pour mener une politique publique, croit peu en les vertus de la loi vieillissement. Romain Gizolme(2) estime qu’elle constitue un premier pas positif. Tous deux se rejoignent sur l’importance de traiter la dépendance.

Sommes-nous à un tournant de la prise en compte du vieillissement par la société française ?

Bernard Ennuyer : Je ne le pense pas. En France, dès qu’on parle de vieillesse, c’est péjoratif. Chiffre avancé dans la loi d’adaptation de la société au vieillissement (ASV) : les plus de 85 ans – sous-entendu, ceux qui vont mal – seront quatre fois plus nombreux d’ici 2060. C’est oublier qu’entre 1980 et aujourd’hui, leur nombre a déjà été multiplié par trois, et qu’ils vivent mieux, grâce aux progrès de la prévention, des soins et des conditions de vie. Il faut casser l’idée selon laquelle le vieillissement se traduirait forcément par une fin dramatique. Aujourd’hui, seuls 10% des plus de 60 ans se portent mal. Et plus l’espérance de vie augmente, plus la durée de vie en incapacité se stabilise, voire diminue.

Romain Gilzome : L’un des problèmes persistants de la société française, c’est effectivement sa représentation négative du vieillissement. Une discrimination qui rejoint celle qui touche le handicap. Il nous paraît important de changer ce regard sur les personnes âgées les plus fragilisées, qui sont aussi celles frappées de handicap. C’est pourquoi, à l’AD-PA, nous militons depuis des années pour l’instauration d’une prestation universelle d’autonomie, qui permettrait de mieux accompagner les personnes handicapées tout au long de leur vie, par-delà la barrière de l’âge.

Une loi spécifique au vieillissement vous semble-t-elle judicieuse ?

BE : Non, pas du tout. À l’instar de Pierre Bourdieu, je suis convaincu que l’âge n’est pas une variable pertinente pour mener une politique publique. Les classifications par catégories socio-professionnelles – les cadres supérieurs vivent dix ans de plus et en meilleure santé que les ouvriers – par genre ou par territoire – centres-villes ou désertification rurale – me semblent bien plus judicieuses pour décider du profil des populations fragilisées.

RG : Par-delà ses limites, cette loi constitue un premier pas positif, et ce, pour trois raisons. Primo, le phénomène démographique, qui entraîne un besoin croissant en accompagnement. Secundo, parce qu’il s’agit d’un public inédit, qui a fait mai 1968, d’où un rapport différent aux libertés, mais aussi au consumérisme, que les générations précédentes. Enfin, la France a accumulé du retard depuis plusieurs décennies en la matière. Dès 2005, la Cour des comptes indiquait que le secteur des personnes âgées était sous-doté de moitié par rapport à nos voisins européens et au secteur du handicap. Cette loi est l’occasion de commencer à combler ce retard.

Faut-il donner une représentation spécifique aux aînés pour mieux faire entendre leurs droits ?

BE : Je ne suis pas favorable aux quotas : le remède est pire que le mal. En matière de citoyenneté comme en général, les retraités des classes supérieures sont surreprésentés, tandis que ceux du bas de l’échelle sociale ne sont nulle part. Dans cette logique, je déplore le retour du Haut Conseil de l’âge, qui ne va rien apporter.

RG : Il me semble, au contraire, essentiel de prévoir des instances permettant d’entendre et de soutenir la parole des personnes âgées, par-delà la culture hospitalière qui a trop longtemps prévalu. C’est dans cette logique que, il y a déjà près de vingt ans, notre fédération a initié la démarche « citoyennage », laquelle consiste, une fois par an, à laisser un espace d’expression totalement libre et ouvert à nos usagers sur leur accompagnement au quotidien.

Le secret du bonheur : vivre chez soi le plus longtemps possible ou intégrer un mode d’habitat alternatif ?

BE : On sait depuis le rapport Laroque de 1960 que les personnes vieillissantes préfèrent rester chez elles que d’entrer en Ehpad, assimilés aux mouroirs et trop ségrégatifs sous leur forme actuelle. Les seniors en bonne forme – ultra-majoritaires, rappelons-le – préfèrent des formules alternatives, en plein essor depuis une dizaine d’années. Des petites unités de vie en habitat regroupé, protégé ou intergénérationnel où ils trouvent à la fois sécurité et convivialité. Ces innovations soulèvent toutefois deux questions. D’une part, pourra-t-on y rester jusqu’au bout ? D’autre part, ne va-t-on pas vers un fossé accentué entre les retraités valides et au fort pouvoir d’achat, qui investiront ces nouveaux types d’habitat, et les autres, cantonnés à l’institution ?

RG : Les personnes âgées ne demandent pas à vivre à leur domicile, mais à domicile : une nuance subtile, qui s’illustre au travers du succès de toutes ces formules nouvelles d’habitat, leur donnant accès à une vie sociale et à des services personnalisés. Il faut favoriser le développement de ces structures qui répondent aux attentes de cette génération. Une tâche pour laquelle l’État a longtemps laissé le champ libre au secteur privé commercial. Mais il s’agit plutôt d’une chance : il est indispensable que cet habitat alternatif n’entre pas dans le cadre du code de l’action sociale et des familles, afin d’éviter de le surcharger de normes contraignantes, qui risqueraient de le tuer dans l’œuf. Par ailleurs, un nombre croissant de bailleurs sociaux se penche sur ces innovations, ce qui limitera l’effet « société des seniors à deux vitesses ».

La silver économie est-elle une vraie chance pour la France ?

BE : Ce n’est pas mon avis. Certes, d’un point de vue technique, certains objets facilitent la vie quotidienne, mais l’ensemble reste onéreux et la logique me semble essentiellement consumériste et, une fois encore, ségrégative. Quant au pendant « loisirs » de cette économie, il participe, lui aussi, à renforcer une société des seniors à plusieurs vitesses. D’un côté, les retraités qui ont de l’argent, de la culture et du temps. De l’autre, tous ceux qui n’ont pas cette chance.

RG : Je le pense, oui, et à un triple titre. D’abord, parce que cette filière apporte des solutions adaptées aux personnes âgées. Ensuite, parce qu’elle peut créer des emplois, notamment pour des jeunes en manque de perspectives – en témoigne notamment le succès des emplois jeunes. Enfin, parce que le mieux vivre généré pour les aînés permet un mieux vivre pour chacun. Aux pouvoirs publics d’investir à bon escient ces champs d’initiative afin de permettre leur démocratisation.

Comment faire passer le vieillissement d’une problématique sanitaire et sociale à une opportunité sociétale et économique ?

BE : Dès 1980, le rapport « Vieillir demain » disait que pour que les gens vieillissent bien, l’essentiel se joue avant 60 ans. Il faut s’occuper des vieux qui vieillissent mal, mais aussi des jeunes, qui suivront le même chemin si l’on ne combat pas les inégalités sociales dès la naissance. Je pense que notre génération n’a pas grand-chose à attendre de la part des pouvoirs publics. Mais que ce phénomène constitue plutôt une chance de recréer des solidarités entre citoyens de tous âges.

RG : Le vieillissement doit être considéré comme une chance, car vivre plus longtemps, c’est vivre plus de choses. C’est aussi l’opportunité de montrer que le grand âge peut être facteur de développement économique – nous estimons possible de créer 200 000 emplois dans le secteur – et de cohésion sociale.

Note (01)

ancien directeur de service d’aide à domicile à Paris (1978-2011), sociologue du vieillissement et enseignant-chercheur à l’EA « Éthique, politique et santé » de l’université Paris Descartes - Retourner au texte

Note (02)

directeur de l’AD-PA (Association des directeurs au service des personnes âgées), rassemblant des établissements et services des secteurs public, associatif et privé lucratif - Retourner au texte

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