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[ENTRETIEN] Claire Hédon, nouvelle présidente d’ATD Quart Monde | 15/10/2015

« Si la société n’évolue pas dans son regard envers les plus pauvres, on n’avance pas»

par Isabelle Raynaud
Claire-Hedon-ATD-UNE RFI

Militante au sein de l’association depuis un voyage en Thaïlande en 1992, Claire Hédon a été élue présidente d’ATD Quart Monde en juin 2015, avant de réellement prendre la tête de l’organisation début septembre. Elle revient pour La Gazette Santé Social sur les projets de rentrée de l’association, notamment l'expérimentation "Territoires zéro chômeur de longue durée", dont les responsables organisent ce 15 octobre une "grève du chômage".

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Vous avez pris vos fonctions de présidente d’ATD Quart Monde le 1er septembre et, dès le 15, vous organisez à l’Assemblée un colloque sur l’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée », une rentrée dynamique.

C’est vrai que j’arrive à la tête de l’organisation mais ça fait 22 ans que je suis dans le mouvement. je ne découvre pas tout. Mais c’est vrai que ça fait autre chose d’être présidente. La question de l’expérimentation des « Territoires zéro chômeur de longue durée », c’est effectivement quelque chose qui nous tient à cœur, il faut qu’on avance c’est-à-dire qu’il faut absolument qu’on puisse lancer cette opération [à l’échelle du territoire (commune, communauté de communes, quartier), il s’agit de proposer à toutes les personnes privées durablement d’emploi et qui le souhaitent, un emploi en contrat à durée indéterminée au SMIC, à temps choisi, et adapté à ses compétences]. Pour ça, il faut qu’une loi passe. On l’a vu lors du colloque à l’Assemblée nationale, elle n’a pas besoin d’être très précise mais il faut qu’elle permette l’expérimentation. Si on veut que les cinq territoires qui ont déjà avancé sur le projet – et a priori aussi des territoires urbains qui réfléchissent– il faut que cette loi passe à l’Assemblée nationale – ce qui est prévu fin novembre – et ensuite vite au Sénat et dans les mêmes termes auquel cas il n’y aurait pas besoin de navette parlementaire. On pourrait alors commencer en 2016. Il faut donc une mobilisation politique au-delà des partis.

Et pourtant la proposition de loi n’est soutenue que par des députés socialistes…

On essaie de rencontrer parallèlement des députés de droite pour leur parler du projet. Avec le gouvernement aussi. Dans toutes les rencontres que j’ai avec des directeurs de cabinet dans les ministères, je vois la ministre Ségolène Neuville [secrétaire d’État en charge de la lutte contre l’exclusion], Patrick Kanner [ministre de la Ville]… On veut en parler très largement pour être sûre que ça avance.

Avez-vous peur que les conditions de l’expérimentation soient modifiées lors du passage de la proposition de loi devant le Parlement ?

On sent bien qu’il ne faut pas que la loi soit trop précise si elle veut permettre l’expérimentation. Laurent Grandguillaume [qui a rédigé la proposition de loi, NDLR] l’a clairement dit : il ne faut pas rentrer dans trop de spécificités si on veut que l’expérimentation puisse se faire en fonction des territoires. Et ce sera dix territoires maximum. Il ne faut pas aller au-delà si on veut mener une vraie expérimentation : pouvoir suivre les 10, échanger entre eux… S’il y en a trop, on n’y arrivera pas, quand bien même maintenant le projet va largement au-delà d’ATD Quart monde, avec plusieurs autres associations, les partenaires sociaux…

Cinq territoires se sont déjà engagés, d’autres s’intéressent au projet mais êtes-vous sûr d’avoir les 10 ?

S’il n’y en a pas 10, ce n’est pas grave ! On n’est pas obligé d’aller jusqu’à dix, simplement il faut mettre un maximum. Et il y a des territoires urbains qui se manifestent, à Lille, Dijon… Il y en a d’autres.

Comment le projet est-il reçu par les élus locaux ?

Je trouve ça formidable ce qui a été dit lors du colloque. Cet élu de la Nièvre qui dit « Je travaille avec le maire qui n’est pas de mon bord politique et m’a battu aux élections ». On voit bien que ça transcende les partis et que sur un territoire, ça ne peut marcher de toutes les façons que si tout le monde s’associe. Politique mais aussi les acteurs locaux, qu’ils soient entreprises, artisans, commerçants, représentants associatifs…

Est-ce facile de tous les mettre autour d’une table, avec des chômeurs pour ne pas « faire pour eux, mais avec eux » comme vous l’avez dit durant le colloque ?

C’est là qu’ATD Quart monde apporte quelque chose car, nous, on sait travailler avec des personnes en grande précarité, on sait le temps que ça peut prendre si on veut vraiment toucher les plus pauvres, le temps qu’ils s’expriment et qu’ils disent ce qu’ils veulent. Ça va être un de nos soucis constants et c’est pour ça qu’il faut qu’on reste présent. On est tout à fait d’accord pour dire que maintenant il y a beaucoup plus de gens et d’organismes associés, mais il faut qu’on reste présent car ce soucis des plus pauvres, c’est quand même nous qui l’avons particulièrement. Même si les autres associations l’ont aussi mais nous, je crois, on l’a particulièrement, et on a un savoir-faire dessus.

Vous lancez cette expérimentation, et pourtant des choses sont mises en place au niveau politique, comme par exemple le plan pauvreté. C’est parce que ça ne marche pas que vous prenez les choses en main ?

Sur le chômage, ça ne marche pas ! On est tous d’accord pour dire que ce qui a été fait en termes d’insertion des chômeurs de longue durée ne suffit pas même si on y arrive dans certains cas. Qu’il faille essayer autre chose est une évidence. Tout le monde est d’accord là-dessus. Cela fait des années que notre mouvement travaille sur la question de l’emploi des plus précaires, du chômage de longue durée. Il était assez normal qu’à un moment on se penche là-dessus et qu’on ait envie d’expérimenter autre chose. Nous n’avons pas les moyens, ni humains ni financiers de faire des choses de très grande ampleur. Mais nous souhaitons expérimenter et montrer ce qui pourrait être fait à plus grande échelle.

On a plusieurs expérimentations à ATD Quart monde, par exemple sur la famille avec le centre d’hébergement de Noisy-le-Grand. Ce qu’on y fait, dans cette cité de promotion familiale, on ne cherche pas à le faire 100 fois. C’est pas notre boulot, on n’en a pas les moyens. Nous ce qu’on veut montrer c’est « Voilà, on pense que c’est comme ça qu’il faut faire ! »

Et vous arrivez à être entendu ?

Très honnêtement, pas assez… Mais c’est comme ça qu’on arrive à influencer des lois. Nous avons quand même été à l’origine de la loi de lutte contre les exclusions, de la CMU, du RMI à l’époque, du Dalo… On sent bien que la loi ne fait pas tout. Tout dépend ensuite comment elle est appliquée. Une fois que les dispositifs sont mis en place, on continue à rencontrer les acteurs locaux, les politiques pour leur dire ce qui avance, ce qui est appliqué et ce qui ne l’est pas. Sur la CMU de continuer à interpeler sur le non-recours, les gens qui ne demande ce à quoi ils ont droit. On en trouve particulièrement sur la CMU-C, mais on peut dire la même chose sur le RSA. Combien de gens qui y ont droit et en fait ne le demande pas ?

La pédagogie est donc très importante ?

On a la conviction qu’on sait ce qu’il faudrait faire mais on n’arrive pas à passer à la généralisation. Entre autres, parce que ça ne marche pas si on impose d’en-haut. Donc par notre réseau, il faut essayer de partager les expériences. Il faut par exemple expliquer aux parents de milieux plus aisés qu’ils ont tout à gagner à la réussite de tous. Et que ça ne va pas être au détriment du niveau scolaire. Au contraire. Il y a un vrai challenge d’explication car il y a une crainte de la baisse de niveau, une grosse crainte, alors que c’est faux.

Pour chaque sujet, il faut faire avancer le droit, parce que sans la loi il y a des choses qu’on ne peut pas faire. Mais ça ne suffit pas. Si la société n’évolue pas dans son regard envers les plus pauvres, on n’avance pas. Et on a du mal à ce que la société bouge. Et en même temps il y a en ce moment de très beaux élans de solidarité s les réfugiés. Moi, je pense que c’est positif et que ça peut aussi faire bouger les lignes sur la question de la pauvreté. Cet élan de solidarité peut peut-être aussi s’adresser aux plus pauvres…

Mais c’est parfois plus facile d’aider quelqu’un qui vient de loin que son voisin…

Absolument, oui. D’abord parce qu’on ne veut pas la voir cette pauvreté…

Est-ce que ce n’est pas la peur de tomber dans cette pauvreté qui fait qu’on préfère ne pas la voir ?

Je pense que ce n’est pas bien d’agiter cette peur-là. Je trouve que ce n’est pas cela qui va faciliter le rapprochement. Je n’aime pas trop moi qu’on agite ce spectre de la peur de tomber dans la pauvreté pour sensibiliser sur les questions de précarité. Je pense qu’il n’y a pas besoin de ça. Je suis toujours embêtée quand on joue sur cette question de la peur… La grande théorie du « Ça peut arriver à tout le monde », elle n’est pas si vraie que ça. Pour tomber dans la grande pauvreté, il y a quand même des conditions particulières d’accumulation de difficultés.

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