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TRAVAIL SOCIAL | 11/03/2016
Donner la parole aux usagers : avec quels moyens ?
par Michèle Foin
travailleur social © Le Courrier / J.-P. Di Silvestro

La deuxième conférence parlementaire sur le travail social s’est déroulée le 10 mars 2016 à l’Assemblée nationale, sur le thème de la citoyenneté. Elle intervient dans un contexte de profonde rénovation. Après la remise du rapport de Brigitte Bourguignon (PS, Pas-de-Calais), « reconnaître et valoriser le travail social » en septembre 2015, et le plan d’action pour le travail social qui en découle, présenté en conseil des ministres le 21 octobre 2015, les travailleurs sociaux demandent à être écoutés et entendus, d’autant que les États généraux du travail social n’ont jamais été suivis de la grande rencontre nationale pourtant prévue en 2014. Or, si tout le monde s’accorde sur les bienfaits de la participation des bénéficiaires, les travailleurs sociaux souffrent d’un manque de moyens pour y parvenir. Mais les pratiques professionnelles et le manque d’outils d’évaluation sont aussi à questionner.

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Le travail social en quête de sens

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Depuis trente ans, il est rare que l’action des travailleurs sociaux se retrouve sous les feux des projecteurs. La deuxième conférence parlementaire sur le travail social qui a eu lieu le 10 mars prolonge une première journée organisée fin 2013. Une initiative portée par trois députés, Martine Carrillon-Couvreur (PS, Nièvre), Patricia Adam (PS, Finistère) et Christophe Sirugue (PS, Saône-et-Loire), en partenariat avec l’Union nationale des acteurs de formation et de recherche en intervention sociale (Unaforis) et le Centre national des arts et métiers (Cnam).

Le sentiment d’être ballottés d’un dispositif à l’autre

« Nous avons le meilleur système de protection sociale au monde mais aussi le plus complexe. On compte parfois jusqu’à sept interlocuteurs différents auprès d’une même personne. Cet empilement des dispositifs ne peut plus être » a insisté Ségolène Neuville, secrétaire d’État chargée de la lutte contre l’exclusion et des personnes handicapées. Durant les états généraux du travail social, les travailleurs sociaux ont fait part d’une perte de sens de leur métier quand les bénéficiaires exprimaient le sentiment d’être ballottés d’un dispositif à l’autre. « Avec ce plan, nous voulons simplifier les démarches pour nos concitoyens, tout en recentrant les missions des travailleurs sociaux sur leur cœur de métier », a rappelé la ministre.

Les principaux objectifs du plan d’action pour le travail social

  • Renforcer la participation des citoyens.
  • Offrir aux usagers un premier niveau d’information pour mieux les orienter, avec la mise en place d’ici fin 2016 d’un « premier accueil social inconditionnel de proximité », dont l’implantation sera définie dans les schémas d’accessibilité de services au public instaurés par la loi « Notre ».
  • Éviter les ruptures de prise en charge. Pour cela, des référents de parcours seront instaurés, « sur le modèle du médecin traitant », a précisé la ministre.
  • Renforcer la cohérence des politiques publiques dans une logique de développement social grâce aux schémas uniques de solidarité.
  • Moderniser l’appareil de formation tout en valorisant les diplômes.

Le rôle crucial des associations

« Quand nos députés ont des assistants parlementaires, c’est noble. Quand nous assistons des personnes en difficulté, cela devient de l’assistanat ! » s’est offusqué Didier Dubasque, travailleur social dans le secteur de Saint-Nazaire, las des discours stigmatisants sur les plus démunis. « Le travail social est une politique forte, qui doit être comprise » a insisté Christophe Sirugue. D’où la nécessité de mettre les personnes au cœur des pratiques du travail social, en leur permettant d’exercer pleinement leur citoyenneté, l’un des objectifs du plan de Ségolène Neuville. Le rôle crucial des associations pour y parvenir a été souligné à maintes reprises lors de la conférence. « Les associations regroupent la parole des bénéficiaires. Elles peuvent jouer ce rôle d’interface, source d’innovation sociale », a expliqué Christophe Sirugue, citant l’exemple de la loi « Zéro chômage longue durée » à l’initiative d’ATD Quart-Monde. « Les associations ont un niveau de vigilance et de liberté d’expression qui nous met parfois en difficulté mais qui nous aide à construire les politiques publiques », a pour sa part reconnu Françoise Dumas, députée (PS) du Gard.

Écoutez-nous ! Croyez en nos capacités !

Mais parler au nom des bénéficiaires n’est pas suffisant. L’enjeu du travail social aujourd’hui est non seulement de leur donner la parole, mais de coconstruire avec eux. « Nous sommes les experts de notre handicap, écoutez-nous ! Croyez en nos capacités ! » a exhorté Corinne Clermont, vice-présidente de « Nous aussi », association des personnes handicapées intellectuelles. Raoul Dubois, membre du Conseil consultatif des personnes accueillies (CCPA) est ainsi venu témoigner des bienfaits de la coconstruction. Ce conseil, créé en 2010 dans le cadre des réflexions sur l’hébergement, est composé de personnes accueillies, de salariés bénévoles, d’associations et des services de l’État et participe activement à l’élaboration des politiques publiques tant nationales que locales. « Cela permet aux personnes accueillies d’être des citoyens à part entière, et de faire de la participation un outil de lutte contre l’exclusion », se réjouit Raoul Dubois.

Une certaine hostilité, voire de fortes réactions syndicales à caractère corporatiste

Des délégations de « Nous aussi » interviennent dans les écoles de travailleurs sociaux. « Les étudiants trouvent que cela est important. Ils sont même étonnés de tout ce que nous savons faire ! », explique Corinne Clermont, insistant pour que les travailleurs sociaux ne confondent pas « protection et surprotection ». À Lille, un collectif de SDF s’est même constitué pour aider à reloger leurs pairs, puis a noué une convention avec deux écoles de travailleurs sociaux pour consolider son action. « Il y a encore des réticences. On a l’impression que ça dérange certaines personnes », convient Dominique Calonne, vice-président du collectif. Ce que confirme Marcel Jaeger, responsable de la chaire de travail social et d’intervention sociale au Cnam. « La participation des personnes accompagnées à la formation est assez mal acceptée au niveau institutionnel. On veut bien les écouter à titre de témoin. Considérer en revanche qu’ils peuvent être acteurs de la formation déclenche une certaine hostilité, voire de fortes réactions syndicales à caractère corporatiste », déplore-t-il, alors qu’il y a une forte légitimité à impliquer les personnes accompagnées dans la construction des connaissances, pour mieux connaître ces publics.

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Le sentiment de gérer des dossiers plutôt que d’accompagner des personnes

Étrangement, la question des moyens alloués à l’action sociale n’a pas été abordée à la tribune, mais par une assistance particulièrement remontée sur le sujet. « Dans notre département, nous en sommes à minuter nos entretiens. Avec quels moyens donner la parole aux usagers et les impliquer quand les dotations des départements fondent par dizaines de millions ? » s’est offusqué un travailleur social dans la salle. Pour le président de l’Organisation nationale des éducateurs spécialisés (Ones), les travailleurs sociaux ont davantage le sentiment de gérer des dossiers que d’accompagner des personnes. « Quels sont les moyens à venir ? La base de notre travail c’est avant tout que les gens aient un toit, de l’argent, du travail. Nous sommes les spécialistes des accidents de la vie et de leurs dommages collatéraux. S’ils ne sont pas suivis par manque de moyens, ils ne cessent de grandir », s’est encore désespérée cette assistante sociale du 19e arrondissement de Paris, demandant à ce que l’on calcule le coût à moyen et long terme des économies d’intervention.

Définir des critères d’évaluation quantitatifs, mais aussi qualitatifs

« La volonté du ministère n’est pas de réduire les moyens, mais de travailler mieux avec des moyens identiques », a tempéré François Soulage, président du collectif Alerte et chargé du suivi de la mise en œuvre du plan de Ségolène Neuville. Il admet en revanche être incapable, à ce jour, d’évaluer les économies que génère le travail social dans le fonctionnement de la société, et en appelle à renouveler les journées comme celles-ci pour définir des critères d’évaluation quantitatifs, mais aussi qualitatifs. « Il faut se doter d’outils pour démontrer à Bercy qu’un euro investi dans le travail social n’est pas un euro perdu ! » C’est toute la question de l’évaluation et de la recherche dans le domaine du travail social qui peine à se développer en France puisque le Cnam possède la seule et unique chaire du pays. Une situation qui dénote par rapport à l’étranger. « Le travail social sera une science à part, quand on aura développé plusieurs chaires dans les universités. C’est un enjeu majeur, et un repère essentiel pour les politiques locales », a conclu Patricia Adam, qui souhaite que ces rencontres parlementaires aient désormais lieu chaque année, « aux alentours du 15 mars, journée mondiale du travail social ».

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