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Radicalisation | 08/04/2016
Les éducateurs se forment à la compréhension des mécanismes de déradicalisation
par Stéphane Menu
Radicalisation Brad_Pict-Fotolia.com

Alors que le gouvernement insiste sur la nécessité de renforcer le rôle des éducateurs dans la lutte contre la radicalisation religieuse des jeunes, les associations de prévention spécialisée ne savent plus à quelle sauce budgétaire elles vont être englouties. Financées par les départements dans le cadre de l'aide sociale à l’enfance, elles risquent de subir de plein fouet le régime minceur que s’imposent les instances départementales. Au point que certaines pourraient même déposer le bilan. Il s’agit pourtant pour les éducateurs d’un nouvel axe de travail pour lequel ils ont besoin d’être formés.

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Lutte contre la radicalisation des jeunes : les travailleurs sociaux en première ligne

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Dans ses propositions pour la prévention des dérives sectaires et fondamentalistes dans les quartiers prioritaires remises à la mi-janvier au ministre de la Ville, Patrick Kanner, l’association Ville et Banlieue rappelle qu’à l’évidence, la lutte contre la radicalisation ne pourra se mener qu’avec… des éducateurs. Il s’agit de « renforcer les ressources humaines et moyens logistiques des services de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), des services pénitentiaires, y compris ceux des aumôneries, notamment du culte musulman, mais aussi d’insertion et de probation (Spip), des services, souvent associatifs, agissant sous mandat de la justice des mineurs pour l’action éducative en milieu ouvert (Aemo) ».

Elle propose aussi de « revoir et renforcer le rôle des conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) en matière de prévention des dérives fondamentalistes ». Et pour contourner l’obstacle financier, elle suggère de placer « sous l’autorité régalienne de l’État la mission de prévention spécialisée de la délinquance […] afin de répondre à la diminution des moyens des équipes d’éducateurs de prévention de rue ». L’État serait ainsi en cohérence avec son discours en tenant à la fois les cordons de la bourse et les leviers de l’action.

La radicalisation reste un processus complexe et peu visible

Après les attentats du 13 novembre 2015, le gouvernement a mobilisé dare-dare 17,7 millions d’euros pour lutter contre la radicalisation. « Il ne faut pas oublier que la prévention de la radicalisation est un axe de travail  »neuf » pour nous », assurent des éducateurs de la PJJ sous le sceau de l’anonymat.

La circulaire du 29 avril 2014 a mis en place les premiers outils de repérage et d’accompagnement des familles. Avant cette dernière, ce travail relevait… de l’action policière !

« C’est un changement de planète. Il n’est pas évident du tout de repérer un gamin en phase de radicalisation. Certains jeunes provoquent, sans plus, sur le thème religieux, mais comme ils le feraient sur d’autres sujets, comme ils ont l’habitude de le faire entre eux, pour faire les marioles. D’autres sont plus sombres, dépressifs, semblent prêts à passer à l’acte, mais cela reste dans le flou, le contexte oppressant de l’actualité déforme la perception que nous pourrions avoir des dérives… Nous avons droit à un programme accéléré de formation, notamment auprès d’anthropologues du fait religieux, de psychologues, de sociologues, etc. La radicalisation reste un processus complexe et peu visible, c’est une évidence. Mais nous sommes heureux d’échanger entre nous, de nous enrichir intellectuellement, de disposer d’outils de décryptage ».

La détection de la radicalisation repose sur des critères peu modélisables

Les jeunes « radicalisables » ne se trouvent d’ailleurs pas tous dans la rue, dans les cités, à tenir les murs, etc. « C’est une des spécificités que nous abordons en formation. Le profil des jeunes relève de « l’inidentifiable ». Nous ne pouvons pas cibler une population particulière », poursuivent les éducateurs rencontrés.

Le défi « métier » se situe à ce niveau-là : la détection de la radicalisation repose sur des critères peu modélisables. « Nous parlons beaucoup entre nous, nous sommes un peu désemparés, à vrai dire. Conscients à la fois de l’importance de la formation mais aussi de ses limites ».

Directrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam (CPDSI), l’anthropologue Dounia Bouzar a conceptualisé le « Daechland » ; ce dernier prospère sur des messages à forte dimension émotionnelle, du type : « Les enfants gazés par Bachar El-Assad », pour entraîner des « jeunes hypersensibles » dans la nasse djihadiste ; jeunes en quête de « vraies amitiés », de compensation face à la « mécréance » de la société occidentale selon les analyses de Dounia Bouzar.

Une formation adaptée aux besoins des agents publics locaux

« Ce repérage, nous l’affinons bien sûr, nous nous formons pour ça. Mais il appartient aux centres de déradicalisation de prendre le relais », assure un éducateur. Les trois fonctions publiques sont ainsi appelées à mieux « se former », comme le suggère Ville et Banlieue, en développant « la formation de formateurs de l’État jusqu’aux acteurs locaux via le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT), le Centre national pour le développement du sport (CNDS), les réseaux d’éducation populaire ». La prise de conscience est réelle : conçu en 2014 par le Comité interministériel de prévention de la délinquance, le seul cursus portant sur la radicalisation est un des plus prisés : 1 300 agents publics issus de l’État mais également des collectivités l’ont suivi en 2015. De son côté, le CNFPT propose depuis l’été dernier une formation adaptée aux besoins des agents publics locaux, au premier rang desquels les travailleurs sociaux mais également les policiers municipaux.

Comprendre les mécanismes en œuvre dans les processus de radicalisation

Qu’apprend-on dans ces formations ? La Protection judiciaire de la jeunesse a lancé en 2015 son « dispositif national de prévention de la radicalisation ». Ce dispositif dure trois jours et vise quatre objectifs : la compréhension des mécanismes en œuvre dans les processus de radicalisation, leur prévention dans un cadre partenarial pour assurer une prise en charge éducative ; la montée en puissance des compétences des éducateurs pour leur permettre de disposer de données objectivées et construites sur la radicalisation, l’extrémisme, le terrorisme ; le soutien aux échanges éducatifs autour des phénomènes radicaux, pouvoir lancer des débats de société autour de la neutralité, de la laïcité, de l’interculturalité, etc. ; la compréhension des modes de communication des adolescents, notamment en aidant les éducateurs à décrypter l’actualité, à établir clairement ce qu’est une vraie info d’une autre relayée souvent par les réseaux sociaux à des fins propagandistes ou prosélytes. Accompagner les jeunes, parler avec eux, les contredire efficacement, savoir tendre la main aux plus paumés : un « métier neuf », assurément…

Deux centres de « déradicalisation » seront ouverts en 2016

A ce jour, tous les départements sont dotés d’une cellule départementale de suivi pilotée par le préfet. Ces cellules partenariales ont permis d’identifier 1 400 personnes, 630 d’entre elles ayant été prises en charge. Deux centres de « déradicalisation » seront ouverts en 2016. Le premier prendra en charge des personnes volontaires dans le cadre d’un centre d’hébergement et de réinsertion sociale, dont la prise en compte n’est pas suffisante, selon les autorités compétentes. Le deuxième centre concernera des personnes ayant un lien en cours avec la justice mais dont la présence en milieu carcéral serait néfaste. Dans les deux prochaines années, une dizaine de centres de ce type verront le jour.

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  1. Les premiers éducateurs sont…les parents. Alice Miller et Marie-France Hirigoyen nous ont déjà signalisé les dangers de l’harcèlement moral au sein de la famillie/des relations humaines. Quand les enfants arrivent à l’âge de la puberté, il est déjà trop tard. Les éducateurs ne peuvent pas détecter tous les jeunes qui sont susceptibles à la radicalisation. Il faut être vigilent beaucoup plus tôt. Et ce n’est pas la faute des parents non plus. C’est une difficulté humaine, déjà signalisé par l’ancien philosophe Platon, repris par Spock..

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