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[Points de vue] Exclusion | 17/05/2016
Les évacuations sont-elles le symptôme d’une absence de volonté d’intégration ?
par Christelle Destombes
bidonville campement roms-UNE © Frédéric Bisson-Flickr

Pour Philippe Goossens, de la Ligue des droits de l’Homme, il n’y a pas de réelle volonté de mener une politique d’intégration des populations Roms. Manuel Demougeot, chargé de résorber les campements illicites à la Dihal, estime que les choses évoluent dans le bon sens même si parfois malheureusement il est nécessaire d’avoir recours aux évacuations.

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Roms : l’accueil en échec

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Philippe Goossens est un ancien ingénieur. Il se consacre à la défense des Roms au sein de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) (1).  Quant à Manuel Demougeot, il est directeur de cabinet à la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal). Il y dirige le pôle « campements illicites et résorption des bidonvilles ».

Comment définiriez-vous la politique française envers les Roms ?

DRPhilippe Goossens : Il n’y a pas de volonté politique, à quelque niveau que ce soit, pour vraiment insérer ces populations. Les recensements de la LDH et de l’European Roma Right Center montrent que les évacuations sont systématiques, touchant 60 % de la population des bidonvilles en 2015. Ces expulsions ne sont pas l’expression d’une volonté politique de vouloir résorber les bidonvilles. L’évacuation est la pire des solutions, parce qu’elle implique de devoir tout recommencer ailleurs, notamment quand les collectifs associatifs travaillent sur le terrain. Ce n’est pas agréable d’avoir un bidonville sur sa commune, mais ne rien faire le rend insupportable pour les habitants ou les riverains.

© DihalManuel Demougeot : En France, il n’y a pas d’approche ethnique dans les politiques publiques, c’est proscrit par la Constitution. La Commission européenne nous le reproche, elle se demande comment nous pouvons évaluer les résultats des politiques vis-à-vis des Roms, en ayant des dispositifs de droit commun. Nous pensons au contraire que c’est la bonne solution. Nous considérons qu’il s’agit d’un problème de très grande pauvreté et de mal logement et tentons d’y apporter des réponses.

Pourquoi la France n’applique-t-elle pas les conventions internationales qu’elle a signées en matière de droits de l’Homme ?

PG : En l’absence d’une volonté politique au plus haut niveau, la France a énormément de difficultés à mobiliser le « droit commun » pour toutes les personnes marginalisées : réfugiés, Roms, gens du voyage, sans-abri, etc. Les Roms, dans ce contexte, agissent comme un révélateur de ces dysfonctionnements, qui aboutissent au non-respect des conventions internationales et à différentes condamnations… Quand vous avez un bidonville avec des Roms, dans une extrême précarité depuis longtemps, et que la seule réponse, c’est un jugement au tribunal ou un arrêté d’expulsion, sans scolariser les enfants, sans raccorder à l’eau ou à l’électricité, sans mobiliser les services d’accès aux soins, eh bien, on ne respecte pas les conventions…

MD : Le délégué interministériel, Sylvain Mathieu, est le « point de contact » au Conseil de l’Europe sur ces questions et auprès de la Commission européenne. Il est amené à participer à des auditions de la France auprès des différents comités des droits de l’Homme de l’ONU. Il y a un effet retard de ces institutions qui se nourrissent des rapports remis par les ONG. Leur vision est assez partiale, les accusations ne sont pas toujours très étayées. Il est ainsi faux de condamner la France pour sa « politique systématique d’expulsion des Roms ». Il n’y a pas de politique d’expulsion des Roms, il y a des évacuations de campements illicites au cas par cas, à la suite de décisions de justice ou en raison des conditions d’insalubrité ou de sécurité.

Même pour ces évacuations, la circulaire du 26 août 2012 n’est pas appliquée…

PG : La circulaire de 2012 semble aller dans le bon sens, mais elle est biaisée : on met en place certains moyens, dont le diagnostic social, avant l’évacuation. Mais on ne peut pas faire une politique d’insertion, en faisant un diagnostic pour évacuer les campements illicites, c’est prendre le problème à l’envers ! De plus, il n’y a aucune contrainte, c’est au bon vouloir du préfet. S’il y avait une volonté politique, l’État mobiliserait ses services territoriaux.

MD : L’entrée de la circulaire, c’est le temps de l’évacuation. Elle vise à gérer un problème important – l’occupation illicite d’un terrain – et donne une méthode équilibrée, respectueuse du droit et des personnes. Elle dit qu’en cas d’évacuation, il faut travailler le plus en amont possible pour proposer des solutions en termes de logement, de santé, de scolarisation. L’application qui en a été faite dépend beaucoup de l’urgence des situations, des capacités des territoires et des dynamiques en place… La Dihal n’a pas de pouvoir d’injonction sur les préfets, elle a un rôle d’animation, de pédagogie, de valorisation pour montrer qu’il y a d’autres solutions que l’évacuation…

Des exemples d’application heureuse ?

PG : Quand les choses se passent moins mal qu’ailleurs, cela dépend de quelqu’un : un maire, un préfet, le président d’un conseil départemental… Gardanne est l’exemple d’une insertion réussie, un sas où les familles sont restées deux-trois ans avant de s’insérer dans des logements plus définitifs, avec des emplois. En Ile-de-France, à Ivry, le conseil départemental a investi 500 000 euros pour reloger certaines personnes du bidonville, sans tout résoudre… La LDH a publié un guide à destination des acteurs locaux et des collectivités qui montre qu’il est possible d’agir.

MD : À Strasbourg, il y a eu la volonté de contractualiser avec l’État pour une politique de résorption des bidonvilles, ce qui a permis de scolariser des enfants, d’insérer des personnes dans l’emploi. Après, c’est long, souvent coûteux… À Lyon, le préfet a rencontré les citoyens et porté un projet pour évacuer les trois plus grands bidonvilles de l’agglomération en concertation avec les associations, les collectivités voisines, certaines ont inséré les personnes dans l’habitat social. En Ile-de-France, le territoire est en tension et l’application plus « contrastée », avec une temporalité sur l’urgence de l’évacuation… Dans ces conditions, il est vrai que le diagnostic social, réalisé quelques jours avant l’expulsion pour repérer les personnes les plus vulnérables, ressemble à un « état des lieux ».

Quelles solutions peut-on mettre en œuvre pour une intégration réussie ?

MD : En quelques années, les choses ont changé : le simple fait que le préfet d’Ile-de-France adopte une stratégie régionale pour les campements illicites, qui cherche à améliorer les conditions de vie dans les campements, c’est un vrai changement. Ce n’est pas coercitif, il n’y a pas de schéma pour imposer une installation équitable sur le territoire, mais il y a une stratégie proposée aux maires en Ile-de-France. Nous avons aussi des résultats objectifs : en 2014, 1 200 enfants ont été scolarisés à travers les actions que nous avons financées, 430 personnes ont accédé à l’emploi, 1 100 à des dispositifs d’accès à l’emploi. Faites un sondage autour de vous : qui veut résorber les campements de Roms en France ? Quel maire veut intégrer les Roms dans sa commune dans le contexte actuel ? Ce sont les contraintes dans lesquelles s’inscrit l’action de l’État. Nous essayons d’avancer, mais il y a encore des gens qui vivent en campement, encore des évacuations. Ce n’est jamais une victoire, c’est une mesure de court terme qui ne soigne pas le mal en profondeur… Pourquoi ne pas travailler sur la question des migrations intra-européennes des populations pauvres ? Que des pauvres puissent profiter de l’ouverture des frontières européennes, pour aller voir ailleurs si les conditions sont meilleures, cela n’a pas été suffisamment pensé…

PG : Il faut mobiliser tous les services de droit commun qui existent. Pour régler les problèmes de langue et d’histoire culturelle, il faut trouver des systèmes de médiation, « d’adaptateurs » pour qu’il n’y ait pas d’incompréhension qui s’installe. Pourquoi ne pas développer des programmes pour apprendre la langue ? L’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) a de l’argent, ses programmes sont très bons, ses classes ne sont pas remplies, mais les cours sont réservés aux demandeurs d’asile. C’est ridicule… un peu de souplesse, un peu d’intelligence !

Note (01)

Philippe Goossens a publié « Les Roms : dignité et accueil » aux Éditions L’Harmattan en 2011. - Retourner au texte

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