La Gazette Santé Social - Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

[Points de vue] Pauvreté | 23/09/2016
Plan pauvreté : des effets impossibles à chiffrer sur le terrain
par Sophie Le Gall
Pauvre-pauvreté-UNE © Zinkevych-Fotolia.com

Si Louis Maurin estime que le gouvernement a vite abandonné ses engagements, François Soulage reconnaît que des mesures ont été engagées malgré un « bide » sur la territorialisation du plan. Et tous deux regrettent que la stigmatisation des plus pauvres n’ait pas reculé.

Email Email

Cet article fait partie du dossier:

Pauvreté, l’état d’urgence sociale

voir le sommaire

Comment réagissez-vous au bilan du plan pauvreté présenté par le gouvernement ?

Louis Maurin : Quand le Premier ministre déclare que le plan pauvreté a permis une stabilisation de la hausse du taux de pauvreté (1), je me demande : « qui trompe qui ? ». Est-ce que les membres du gouvernement se mentent à eux-mêmes en tentant de croire à cette stabilisation ? Ou tentent-ils de tromper les ­Français ?

Ce n’est que de la communication car on ne dispose pas des données nécessaires pour démontrer une stabilisation ou encore que le plan a permis cette évolution. Les dernières données disponibles (NDLR : fournies par l’Insee) remontent à 2013 alors que le plan débute en janvier 2013.

En revanche, ce que l’on sait, c’est que le nombre de bénéficiaires du RSA a augmenté… Ce bilan n’est que le lointain écho d’une politique qui n’est plus.

S’il y a bien eu un engagement du gouvernement envers les plus fragiles à son arrivée, il a vite été abandonné au profit de mesures qui en sont très éloignées, par exemple en faveur de la flexibilité de l’emploi. Ce plan est un empilement de mesures sans rapport entre elles et sans hiérarchisation. Comment pourrait-on en faire le bilan ?

Également, on y lit souvent le terme d’expérimentation, probablement pour dire que l’on fait quelque chose. Globalement, le plan n’est pas à la hauteur des enjeux, notamment parce qu’il ne dispose pas des moyens financiers nécessaires. Le gouvernement a déclaré, qu’une fois monté en charge, il devait permettre la distribution d’environ 2,6 milliards d’euros supplémentaires aux ménages les plus en difficulté. Le pacte de responsabilité coûterait, lui, 46 milliards. On voit bien où sont les priorités !

© Jeanne BoniniLouis Maurin est l’un des fondateurs de l’Observatoire des inégalités et spécialiste de l’analyse de la pauvreté.

 

François Soulage : On ne sait pas si la stabilisation du taux de pauvreté correspond à un seuil mécanique, au recul du revenu médian ou encore à une approximation statistique. Quoi qu’il en soit, il est impossible de chiffrer les effets du plan.

Néanmoins, on peut dire que des mesures ont été engagées – par exemple, la formation pour les chômeurs de longue durée –, même si ce fut souvent à force de les demander. Certaines mesures avancent plus vite que d’autres. Ainsi, les schémas de la domiciliation se concrétisent alors que les schémas des services aux familles sont en panne. Autre motif de satisfaction : il y a eu une vraie dynamique de coconstruction au niveau national.

En revanche, on peut clairement parler d’un « bide » de la territorialisation, ce que signalait d’ailleurs le dernier rapport Chérèque (NDLR : évaluation de la seconde année du plan, diffusée en janvier 2015). Globalement, les administrations n’ont pas suivi. À ma connaissance, il n’existe qu’un seul plan départemental de lutte contre la pauvreté, dans les Hauts-de-Seine. Ailleurs, on peut trouver des comités mais pas de mise en synergie de tous les partenaires.

Pour le suivi du plan interministériel en faveur du travail social, dont j’ai la charge, nous nous employons à ne pas faire la même erreur. Nous favorisons la coconstruction locale en rassemblant les départements, les associations, les personnes directement concernées.

DRFrançois Soulage est président du collectif Alerte (qui rassemble les plus grandes organisations de solidarité). Il est chargé, par le ministère des Affaires sociales, du suivi et de l’évaluation du plan en faveur du travail social (présenté en octobre 2015). Il préside également le comité de suivi du dispositif points conseil budget.

Quelle problématique vous semble la plus urgente à traiter ?

LM : Le plus insupportable est certainement la situation des jeunes, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il faille agir catégorie par catégorie. Je suis pour un revenu minimum pour les jeunes. Verser 500 euros par mois aux plus précaires, soit environ 200 000 jeunes, c’est possible. Quand un jeune a grandi dans la mise au banc sociale, c’est très dur de revenir en arrière. Mais on sait bien que seule l’amélioration du marché du travail permettra un vrai renversement de situation.

FS : Le logement, indéniablement en particulier le logement très social. C’est quasiment impossible d’engager une action, qu’il s’agisse d’insertion, de formation professionnelle ou encore de scolarisation, quand la personne n’a pas de toit sur la tête.

Concernant l’hébergement d’urgence, l’État a enfin compris, en particulier avec l’arrivée d’Emmanuelle Cosse au ministère du Logement, le non-sens de la gestion au thermomètre et débloque maintenant des moyens tout au long de l’année. Je me félicite également que l’État se soit, même tardivement, associé à l’expérience du camp humanitaire de Calais.

Je pense que certains membres du gouvernement aimeraient aller plus loin mais ne le font pas, par peur notamment de l’opinion publique.

Je m’inquiète en particulier pour les jeunes sans qualification, les adultes qui n’ont pas le bagage culturel pour suivre les évolutions du marché du travail et s’adapter, ainsi que pour les femmes à la tête de familles monoparentales, les premières victimes de la précarisation.

Le collectif Alerte, que je préside, soutient le rapport Sirugue, qui plaide pour une simplification des minima sociaux. Il faut parvenir à une très grande simplification pour lutter contre le non-recours. Nous veillerons à ce que ce rapport ne soit pas enterré et nous avons interpellé le Premier ministre à ce sujet (NDLR : le ministère des Affaires sociales a annoncé, mi-juillet 2016, qu’un « plan complet » faisant suite avec le rapport Sirugue serait annoncé à la rentrée).

Dispose-t-on d’assez d’indicateurs et des bons outils pour observer la pauvreté ?

LM : On a les outils nécessaires et l’on va vers une amélioration de la connaissance locale mais on pèche par un déficit d’information dans le temps. Actuellement, il faut faire avec un décalage d’environ trois ans.

Par ailleurs, je souhaite que l’on revoie le choix du seuil de pauvreté à 60 % du revenu médian qui aboutit à une vision très hétérogène de la pauvreté, embrassant du ménage modeste à la très grande précarité.

Également, il est important d’observer dans le même temps la pauvreté relative, celle qui existe par rapport à un contexte donné, et la pauvreté absolue.

FS : Clairement non ! Entre acteurs, notamment les grandes associations nationales, on est dépendant des rapports des uns et des autres. Ainsi, chaque année, on attend le rapport de la fondation Abbé-Pierre pour faire le point sur l’état du mal-logement.

Pôle Emploi donne des indications comme la Caisse nationale des allocations familiales, chacun selon son public cible. Comment en faire la synthèse ? Et l’Insee propose des études avec trop de décalage dans le temps.

Soulignons également que seules les associations sur le terrain sont en mesure de repérer les personnes qui échappent aux critères de ces études.

Le plan visait à un changement de regard de la société sur les pauvres. Notez-vous un changement ?

LM : Concernant les Français en général, difficile de se fier aux sondages sur la question.

Néanmoins, je retiens que l’opinion est assez nuancée, qu’une partie des Français essaient de comprendre les causes de la pauvreté plutôt que de taxer les personnes concernées de passivité.

Concernant le gouvernement, je relève de graves dérapages. Ainsi, le discours de l’ex-ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, est insupportable. Contrairement aux idées qu’il diffuse, les pauvres ne font que ça, se battre !

FS : Non ! De la part du gouvernement, il n’y a pas eu les paroles que nous attendions.

Le discours sur la prime d’activité a été stigmatisant : elle a été présentée comme une carotte pour que les gens aient envie de travailler. La question de la stigmatisation est un enjeu politique. La droite et l’extrême droite peuvent continuer à en faire leur fond de commerce car il n’y a pas de véritable opposition, voire des dérapages de la part de la majorité.

Note (01)

Le 14 avril 2016, dans le cadre de la présentation de l’évaluation 2015 du plan pauvreté, le Premier ministre avait déclaré que « le taux de pauvreté, qui avait fortement augmenté entre 2008 et 2011, passant de 13 à 14,3 %, s’est stabilisé autour de 14 %. » - Retourner au texte

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>