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Citoyenneté | 23/12/2016
À Mons-en-Barœul, les femmes se réapproprient leur ville par la marche
par Géraldine Langlois
Marche_Mons-en-Barœul-UNE © Mons-en-Baroeul

Près de trente femmes ont participé à Mons-en-Barœul, près de Lille, à des diagnostics de l’espace urbain par des marches exploratoires. Soixante-quatre propositions ont été formulées. Un moyen d’aborder des sujets plus sociétaux tels que l’insécurité ou la place des femmes dans la société.

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Mons-en-Barœul fait partie des douze villes (1) qui ont participé à l’expérimentation de marches exploratoires de femmes coordonnée en 2014-2016 par France médiation dans le cadre du 4e plan interministériel de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes. Comme le prévoit le protocole, la commune prend en main le portage local du projet et tisse les partenariats. Le centre social du quartier de l’expérimentation, la maison de quartier, le club de prévention, le CCAS, les bailleurs sociaux ont répondu présent. L’association de médiation sociale qui travaillait déjà sur la ville, Citéo, a aussi été impliquée. En s’associant sur ce projet, « on a grandi tous ensemble », indique Raghnia Chabane.

Raghnia Chabane, adjointe à la politique de la ville, la sécurité et la citoyenneté de Mons-en-Barœul

Les marches exploratoires ne sont pas arrivées en terrain vierge. La ville a une tradition d’éducation populaire et de participation citoyenne, et nous organisions déjà, dans le cadre des projets de renouvellement urbain de 2009, des « diagnostics en marchant », mixtes. Les participants se sont investis, ils sont devenus acteurs de leur ville et les tensions que pouvait provoquer la rénovation urbaine ont diminué. Toutefois, ces diagnostics ne mettaient cependant pas l’accent sur la place des femmes dans la ville, une autre de mes préoccupations. Une étude de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles avait pourtant révélé que les femmes de ces quartiers ressentent beaucoup plus que les hommes un sentiment d’insécurité.
J’ai été séduite quand j’ai entendu parler des marches exploratoires menées au Canada et j’ai voulu en mettre en place à Mons-en-Barœul avant même d’entendre parler de l’expérimentation nationale. Alors quand le cabinet de Najat Vallaud-Belkacem (alors ministre des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, NDLR) nous a proposé de participer à l’expérimentation coordonnée par France médiation, nous avons accepté.
Je ne souhaitais pas que nous en restions au stade sécuritaire mais au contraire que nous allions vers une montée en compétences des habitantes, en leur permettant de s’impliquer de manière citoyenne et de porter un discours politique. Elles ont été formées à la prise de parole et nous leur avons dit « vous avez voix au chapitre, il est normal qu’on se taise quand vous parlez » ! Et devant le maire, les ministres, les agents de la ville ou des élus de la Métropole européenne de Lille, c’est ce qui se passe. Au-delà de leurs préconisations, dont certaines ont déjà été réalisées, ce projet a aussi créé de nouveaux liens sociaux.

Équipe projet

« C’était une première pour nous de travailler avec ces partenaires », ajoute Béranger Basseur, coordinateur municipal chargé de la tranquillité publique et de la prévention de la délinquance. Avec son collègue chef de projet à la politique de la ville, Jérémy Treu, un médiateur social de Citéo, Saïd Cherrati et une habitante bénévole au centre social, Marie-Annick Caffeau, ils ont constitué une « équipe projet » et sont allés se former trois jours à la méthodologie des marches exploratoires. Les structures locales partenaires ont œuvré lors de leurs activités à la mobilisation des femmes et l’organisation des rencontres préalables. Saïd Cherrati, qui intervient régulièrement à Mons, a sensibilisé et mobilisé des habitantes. « Elles restent plutôt dans l’ombre, ne sont pas souvent actives dans la ville ou les associations, et n’ont pas l’habitude de se mettre en avant », souligne-t-il. Il a distribué des flyers et expliqué aux femmes rencontrées dans le quartier, à la sortie des écoles ou en porte-à-porte, « qu’elles peuvent être actrices de leur ville ». Toutes ont été encouragées à participer aux réunions de présentation et de préparation des quatre parcours.

64 préconisations

Les huit marches ont eu lieu entre le 30 mars et le 5 mai 2015, deux sur chaque parcours, une en journée et une en soirée. Près de trente femmes y ont participé, cinq à onze par marche, « plutôt des femmes au foyer de 40-45 ans », note Raghnia Chabane. Ici comme ailleurs, peu de femmes jeunes, encore moins adolescentes, ont été attirées alors qu’elles sont autant voire plus concernées par la discrimination dans l’usage de l’espace public, indique le rapport de France médiation. Lors de chaque marche, les habitantes, accompagnées par le médiateur social et un des deux agents municipaux, se sont réparti les rôles : guide, maître du temps, notes, photos… Le débriefing est immédiat. À l’issue des huit sorties, les femmes ont synthétisé leurs observations et formulé soixante-quatre préconisations. Elles témoignent pour Béranger Basseur, d’une « véritable envie de prendre part à la transformation de la ville, d’améliorer les choses ». Et d’un fort attachement à leur ville, selon Raghnia Chabane.

Expertise d’usage

Les préconisations concernent des incivilités (saleté, déchets, stationnement…), des problèmes d’éclairage public ou d’entretien, l’absence de commerces de proximité et les « lignes de désir », ces raccourcis spontanés empruntés par les piétons… Plus rarement, elles pointent des rassemblements problématiques mais n’abordent pas vraiment (comme dans la plupart des autres villes selon le rapport final) les questions d’insécurité ou d’inégalité homme-femme. Le rapport final souligne toutefois que les questions et préconisations sur l’aménagement urbain ou les usages incivils « permettent d’aborder des sujets plus sociétaux : partage des espaces, mixité, désœuvrement des jeunes, dialogue entre populations ‘‘imperméables’’ ». Ces marches ont révélé, selon le médiateur social, « des femmes qui ont beaucoup de choses à dire. Elles voient des choses auxquelles on ne fait pas attention, ont une expertise d’usage de la ville » et pensent plus pour leur famille que pour elles-mêmes. Elles réalisent aussi que les contraintes liées à leur genre, parfois complètement « intégrées » (tenue en fonction de l’heure de sortie, trajet virtuel composé avant de sortir, évitement des sorties le soir…), ne sont pas normales. Elles distinguent bien aussi sentiment d’insécurité et insécurité et ne demandent pas mieux que de pouvoir communiquer avec les hommes qui occupent l’espace public.

Les avantages et inconvénients de la démarche

Avantages : « Empowerment » individuel et collectif des habitantes, souvent éloignées des formes traditionnelles de la participation ; création d’une dynamique participative dans les villes entre élus et habitantes. Occasion de rompre l’isolement pour certaines participantes.
Inconvénients : risque d’effacement des autres formes d’expression citoyenne, tTendance de certains élus et équipes projets à « cadrer » la parole des habitantes ; peu de jeunes femmes et d’adolescentes.

Restitution

Pour certaines participantes, ces marches ont aussi permis de rompre un isolement, de créer des liens. À Mons, des marcheuses continuent à se voir, notamment lors d’un « thé dansant ». Ailleurs, certaines ont choisi de se constituer en association. Toutes se sont vues proposer une journée de formation à la prise de parole : une dizaine de Monsoises y a participé. Un préalable aux marches de restitution : l’une avec le maire et les services techniques, le 1er juillet 2015, et l’autre le 5 février 2016 avec le ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, Patrick Kanner et de la secrétaire d’État chargée des Droits des femmes, Pascale Boistard. Le 20 septembre 2016, une des marcheuses monsoises a même raconté son expérience, devant plusieurs ministres et secrétaires d’État, lors de la restitution du rapport de France médiation.

Suite aux préconisations, remarque Raghnia Chabane, « nous avons expliqué aux marcheuses que certaines interventions concernent la ville, d’autres la communauté urbaine, le département… Pour ce qui relève de la commune, si on ne peut pas faire, nous devons dire pourquoi – certaines opérations sont intégrées par exemple au programme de rénovation urbaine et prendront plus de temps. Mais ce qu’on peut faire tout de suite, on le fait ». La ville a amélioré l’éclairage défaillant, ajouté des bancs, sécurisé les bornes à déchets et entamé l’habillage des transformateurs électriques…

Égalisation du droit

Un comité technique de suivi composé d’habitantes suit l’avancement des actions demandées. Des marcheuses ont ainsi présenté en novembre 2016 à un des vice-présidents de la communauté urbaine de Lille les préconisations qui la concernent. Une rencontre avec les bailleurs sociaux est prévue cet hiver. D’autres prolongements se dessinent. « Nous allons mettre en place en 2017 des marches exploratoires avec des jeunes filles. Nous allons aussi en organiser dans les transports en commun, bus et métro », explique Raghnia Chabane. Le mouvement en faveur d’une « égalisation » du droit à la ville des hommes et des femmes, du renforcement de la participation citoyenne des femmes et de l’émergence d’un nouveau dialogue élus-habitants avance.

« Cela ouvre des perspectives » -Claudine, marcheuse monsoise

« Le regard des femmes est spontané et pragmatique : elles circulent avec les enfants, les poussettes, le chariot de courses… Je ne ressens pas de problème majeur à circuler dans ma ville et mes compagnes de marche n’en ont pratiquement pas non plus. Pendant les marches, on n’a d’ailleurs pas souligné l’aspect sécuritaire, évoqué à la réunion de préfiguration. On a fait des préconisations sur l’aménagement urbain dont certaines ont été réalisées. La formation à la prise de parole a été très utile. Certaines, qui ne parlaient presque pas au début, osent à présent. Nous faisons remonter plus facilement les problèmes à la mairie, au bon service. Nous avons aussi toutes agrandi notre réseau de connaissances : on était de cultures, d’âges et de milieux sociaux différents et on a constitué un petit groupe soudé. C’est réconfortant et ça ouvre beaucoup de perspectives. »

Note (01)

Amiens, Arcueil, Avignon, Bastia, Bordeaux, Creil, Lille, Mons-en-Barœul, Montreuil, Paris 20e, Rennes et Saint-Étienne. - Retourner au texte


Chiffres Clés

  • 21 513 habitants à Mons-en-Barœul, commune du Nord jouxtant Lille.
  • 45 % de moins de 30 ans.
  • 20 % de retraités.
  • 32 % de locataires HLM.
  • 14,3 % d’actifs au chômage (2013).
  • 13 341 euros de revenu fiscal médian (par foyer en 2006).
  • Conventions PNRU 2009- NPNRU 2014.
Thème abordé

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