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Protection de l’enfance | 13/01/2017
La psychoboxe en traitement alternatif de la violence
par Nathalie Levray
boxe-boxeur-UNE © Somchai20162516-Fotolia

Face au mutisme d’adolescents ou de professionnels confrontés à la violence, Sophie Degryse et son coéquipier utilisent de mini-combats de boxe pour libérer la parole et faire évoluer les attitudes.

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«La psychoboxe n’est pas une pratique sportive et n’a pas les mêmes objectifs que la boxe éducative. » D’emblée, Sophie Degryse (1) précise ce que n’est pas cet « outil thérapeutique ». Psychologue, elle exerce auprès d’enfants et de jeunes de 3 à 20 ans, en maison d’enfants à caractère social (Mecs) et au centre de placement éducatif (CPE) Les Horizons de l’Afeji (2) situé à Grande-Synthe dans le Nord. C’est là qu’elle a été formée à la psychoboxe, une approche alternative de la violence, inventée et développée depuis vingt-cinq ans par Richard Hellbrunn, psychanalyste, psychologue clinicien et professeur de boxe française, dans le cadre de l’Institut de psychoboxe à Strasbourg. « Le directeur d’une Mecs qui envisageait une formation pour ses salariés m’a proposé de mutualiser les coûts », raconte Sophie Dupied, la directrice déléguée du CPE.

L’un boxe, l’autre observe

Sophie Degryse témoigne : « Les jeunes éprouvent des difficultés à expliquer ce qui se passe en eux au moment du passage à l’acte et la parole est plus facile après une séance de boxe ». Aussi accepte-t-elle la proposition. Elle reçoit l’enseignement avec le chef de service du CPE et huit autres psychoboxeurs du bassin dunkerquois. « Il n’est pas nécessaire d’être boxeur ou sportif » : les stagiaires sont des professionnels qui accompagnent des personnes en difficulté ou en souffrance. La formation se suit à deux parce que la pratique s’exerce à deux : l’un boxe, l’autre observe. « Il n’est pas obligatoire d’être psychologue, mais le binôme en compte au moins un », précise Sophie Degryse. Après sa formation – trois séances de deux jours –, la psychologue est certifiée Psychoboxe®. « Il faut pratiquer pour acquérir de l’expérience et savoir recevoir les choses », reconnaît-elle.

Bientôt un conventionnement entre établissements

La psychoboxe séduit autant les jeunes du centre de placement éducatif, ses salariés que d’autres structures de l’Afeji ou du littoral du Nord. L’équipe du CPE est mise à disposition sur le territoire dans la mesure des possibilités. Les psychoboxeurs du bassin dunkerquois se retrouvent au sein d’un groupe d’échange de pratiques. C’est « un lieu d’expression nécessaire pour débriefer les vécus » et mieux faire face à des « propos sortis de manière inopinée ». Sophie Dupied explique vouloir « valoriser cette approche en proposant un conventionnement entre établissements ». L’échange de pratiques est l’objet d’un partenariat qui sera bientôt signé avec l’association SOS Villages d’enfants de Sangatte, l’association ABCD à Saint-Omer et l’EPE de Saint-Martin-Boulogne. Sous l’œil attentif de Richard Hellbrunn, « disponible pour guider les équipes sur des cas difficiles ».

Débloquer la parole

Cette approche psychocorporelle de la violence et de ses effets est une méthode alternative qui n’est pas proposée à tous. « Nous nous adressons à ceux qui connaissent des problématiques de violence psychologique, sexuelle ou physique et éprouvent un blocage de la parole, des difficultés à verbaliser les émotions ou les sentiments qui les traversent », explique Sophie Degryse : les adolescents et les jeunes adultes accueillis en établissement, auteurs ou victimes, et aux professionnels qui y travaillent, parce qu’ils sont confrontés à la violence verbale ou physique des personnes qu’ils accompagnent, soit parce qu’ils craignent de perdre le contrôle. Elle est reçue avec « beaucoup d’étonnement et un peu de peur ». Pour l’inventeur de la méthode, l’initiation à la psychoboxe « peut ouvrir un nouvel espace d’écoute sur le rapport des jeunes à leur propre violence ». Quant aux professionnels, quelques séances peuvent les aider à adopter une attitude différente face à l’agression, à mieux se protéger et à ne pas envenimer une situation violente. « Mais attention, la psychoboxe ne convient pas à tout le monde ; elle reste un outil parmi d’autres pour enclencher un travail à long terme », tempère la psychologue.

Psychoboxe : une participation volontaire

« Nous respectons un cadre éthique précisément défini ». La participation est volontaire : pas d’obligation, ni d’injonction par un juge. « Nous présentons et nous expliquons, plusieurs fois, ce qu’est la psychoboxe, son but et son intérêt ; la personne a le temps de réfléchir et de décider ce qu’elle souhaite faire », souligne Sophie Degryse. Elle doit comprendre ce qui lui est proposé et pouvoir l’accepter ou le refuser librement. La psychoboxe se pratique dans un espace neutre : « les séances sont organisées dans un autre établissement de l’Afeji, extérieur au CPE, pour éviter que le lieu soit investi affectivement », raconte la psychoboxeuse. La salle doit être suffisamment spacieuse et ne comporter aucun équipement : ni chaise, ni table. La séance n’appartient qu’aux participants : « le secret professionnel et une confidentialité absolue s’appliquent au contenu », confirme Sophie Dupied.

Entretien préalable

La séance s’organise en présence du binôme des psychoboxeurs acteur-observateur et du psychoboxant. « Un entretien préalable nous permet de vérifier si la participation du psychoboxant est bien volontaire et éclairée et qu’il n’y a pas de contre-indication », indique Sophie Degryse. « La personne ne doit présenter aucun trouble psychotique et doit pouvoir supporter ce moment ». Les règles sont rappelées : l’échange de touches se fait à frappe atténuée et dure une minute trente ; chacun des trois protagonistes peut arrêter à tout moment. Chaque combat est suivi d’un échange, aussi long que nécessaire, au cours duquel les participants expriment ce qu’ils ont observé et ressenti : les mouvements du corps, la distance à l’autre, la stratégie de défense, les affects et les émotions. « Il y a une réactivation de la mémoire. Il s’agit de passer par le corps pour arriver à la parole », analyse Sophie Degryse. Accompagné par les psychoboxeurs acteurs et observateurs qui lui renvoient toutes les interactions qu’ils observent, l’adolescent en souffrance peut mettre en route ses émotions. L’utilisation de l’espace et du rapport à l’autre ouvre un parallèle entre le vécu de la séance et le vécu de la vie.

Mettre des mots sur ses émotions

Trois séances en moyenne sont nécessaires mais leur nombre sera fonction du besoin de la personne et de la façon dont elle avance. « La première permet d’évoquer les premiers ressentis et de faire surgir les premiers souvenirs. Aux suivantes, la façon de se comporter se modifie ». L’objectif est de parvenir à « sortir d’un schéma de perception de la violence et mettre des mots sur des émotions ». Il faut ouvrir les vannes pour « accéder à l’après et retrouver ou découvrir une parole fluide et spontanée ». Sur la quinzaine de jeunes du CPE à qui la psychoboxe a été proposée, aucun n’a refusé. Dès la première séance, la plupart se projettent dans un travail futur : « la prochaine fois, je ferai autrement ».

« Cela a enlevé la haine en moi » – Quentin, 16 ans, psychoboxant

« J’ai d’abord été choqué puis j’ai accepté parce que ça allait m’aider. J’aime l’aventure, alors j’ai voulu essayer. La psychoboxe m’a beaucoup servi. Avant, je ne tenais pas en place, j’avais un emploi du temps aménagé au lycée. Aujourd’hui, j’ai gagné en stabilité, j’ai appris à gérer mes frustrations. J’ai évacué certaines scènes de mon histoire personnelle. Cela a enlevé la haine en moi. L’inconvénient, c’est qu’il faut reparler de ce qui s’est passé auparavant, car le but est d’aider à réfléchir, à expliquer, à sortir des mots sur les problèmes du passé et du présent. Aujourd’hui, je peux faire le relais avec Sophie Degryse et mon chef de centre, auprès des étudiants de l’IRTS par exemple. J’ai aussi expliqué la psychoboxe à un jeune du CPE : on te met dans des postures où tu te sens mal, là tu en parles, et tu verras, ça sera bien. »

Note (01)

Sophie Degryse est diplômée de l’université Lille 3 en psychologie, thérapies émotionnelles, comportementales et cognitives en 2001, elle a participé à l’ouverture du CPE en 2004 et y a travaillé à temps plein durant deux ans. Outre le travail classique avec les adolescents et les enfants qu’elle accompagne dans leurs activités sur le terrain, ou reçoit dans son bureau, elle pratique la psychoboxe en binôme avec le chef de service du CPE. - Retourner au texte

Note (02)

Contact : 03 28 69 95 00, cpehorizons@afeji.org - Retourner au texte

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