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Action sociale | 03/02/2017
Le pouvoir d’agir
par Nathalie Levray
réunion publique-UNE © Anzebizjan-Fotolia

Depuis les travaux de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale en 2009-2010, des rapports se succèdent et alertent professionnels et pouvoirs publics sur l’intérêt de l’avis de l’usager pour l’action sociale.

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Pouvoir d’agir, le capital social

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En 2014, deux lois – Lamy et Alur – instaurent, pour l’une la présence obligatoire des habitants dans les conseils citoyens, pour l’autre la participation des personnes accompagnées dans le dispositif vers l’insertion et le logement des personnes sans domicile. Depuis juillet dernier, le Haut Conseil du travail social comporte un collège de personnes accompagnées.

Avis des citoyens

La participation citoyenne des personnes en situation de précarité s’inscrit ainsi dans l’action sociale comme une antienne. Fin octobre, la secrétaire d’État lançait d’ailleurs le « kit de la participation citoyenne », appelant « les administrations et [les] collectivités ou encore [les] associations qui mettent en œuvre les politiques de solidarité » à « donner aux personnes concernées les moyens de participer ». Ségolène Neuville espère ainsi élaborer avec « l’avis des citoyens » des politiques publiques efficaces et « rebâtir les conditions de la confiance dans la démocratie ».

C’est que le système social français – le meilleur au monde – patine. Le nombre de pauvres augmente constamment (plus de 8,5 millions en 2013 selon l’Insee) et le taux de non-recours à des aides ou à des droits varie peu (en moyenne, un peu au-dessous de 40 % tous domaines confondus). De nombreux travailleurs sociaux se sentent usés par leur quotidien, confrontés à des personnes qui ne parviennent jamais à « s’en sortir » et reviennent sans cesse les solliciter, à des prestations qu’ils ne peuvent accorder qu’après justification complète et régulière de la misère, ou encore aux tâches administratives à remplir et aux statistiques à tenir au détriment de leurs accompagnements. En outre, le budget national des politiques de solidarité se voit de plus en plus contraint par des choix politiques et des admonestations européennes.

Le pouvoir d’agir

L’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités est un processus de mise en mouvement par lequel des personnes accèdent ensemble ou séparément à une plus grande possibilité d’agir sur ce qui est important pour elles-mêmes, leurs proches ou la collectivité à laquelle elles s’identifient. Touchant à l’individuel et au collectif, elle ouvre un champ de négociations avec l’acteur social, personne ressource, qui rend possible, ici et maintenant, une démarche de conduite systématique de changement produisant du pouvoir d’agir effectif.

Ni information ni consultation

Si le kit ministériel fera – peut-être – évoluer les services et établissements sociaux et médicosociaux vers des méthodes plus participatives, son succès dépend éminemment de la nature et de la qualité de la participation des usagers ; ni l’information, ni la consultation ne sauraient suffire. D’où l’intérêt de l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités. Née outre-­Atlantique, cette approche est portée en France par l’association Anda-DPA qui forme les personnes et les équipes depuis 2009, et par le collectif Pouvoir d’agir, organisé en 2010, composé aujourd’hui de seize réseaux nationaux (1), de chercheurs, de militants, de professionnels, de groupes locaux d’habitants et de plateformes d’appui. Pour chacun, le but est le même : que les publics accompagnés puissent développer leur propre pouvoir d’agir, non par obligation institutionnelle – le devoir d’agir –, mais par désir personnel.

Pas de côté

C’est à un réel pas de côté des professionnels qu’invite l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir (DPA) des personnes et des collectivités. « Il s’agit de transformer en capacités d’action l’expérience de la personne accompagnée et ses savoirs », explique ­Guillaume Coti, coordinateur du collectif Pouvoir d’agir. Ce parti pris opère une mutation radicale dans la posture du professionnel. Il n’a plus à satisfaire un besoin en prescrivant un dispositif et en suivant une procédure. Il devient un « accoucheur », selon le sociologue et responsable associatif Jean-Pierre Worms, en créant les conditions favorables à l’expression, par la personne accompagnée, de sa « vérité vécue » et de sa demande effective, à la connaissance des possibles et à la levée des obstacles. L’action sociale se coconstruit au fil de l’intervention sociale. Avec ce nouvel angle d’écoute et d’attaque, le processus de changement peut éclore. « Les habitants peuvent être en mesure d’agir sur leurs conditions et cadre de vie, et être conscients de ce qu’ils savent et de ce que cela change pour eux », signale Frédéric Jésu, consultant et vice-président de DEI-France.

Analyser l’impuissance

Être au service des usagers plutôt que l’instrument d’un dispositif ouvre bien souvent au professionnel une alternative au mal-être au travail ou à la contestation. « La porte d’entrée vers le DPA pour un professionnel est l’intérêt qu’il en tire dans l’exercice de son métier », précise ­Guillaume Coti. « Il retrouve du sens à son travail ». « Pas de magie », toutefois pour Karine Thévenard, directrice du CCAS de Bourg-en-Bresse. Non seulement il faut y consacrer du temps et de l’énergie, mais, de surcroît, la recette n’est ni unique, ni infaillible. « Le DPA propose une autre manière de penser d’où découlent autant de façons de faire qu’il existe de contextes », témoigne Claire Jouffray, coordonnatrice des pôles formation et recherche au sein de l’association Anda-DPA.

Mise en mouvement

Pour Yann Le Bossé, professeur titulaire au département des fondements et pratiques en éducation de l’Université Laval (Québec), la clé n’en demeure pas moins l’expérimentation personnelle au sein d’un groupe. La formation pratique au DPA permet au professionnel de libérer son propre pouvoir d’agir par l’analyse collective d’une situation d’impuissance qu’il a vécue. « Ce travail met en actes le fait de ne pas penser ou faire à la place des personnes accompagnées », raconte Claire Jouffray. Le professionnel éprouve personnellement la puissance du processus de mise en mouvement, le potentiel de changement et l’intérêt d’une telle pratique pour les personnes accompagnées : familles, jeunes et moins jeunes, valides et non valides, biens portants et malades, etc.

Ne plus subir

Le DPA est une démarche individuelle à double détente, qui place la personne démunie comme le professionnel dans la situation « de ne plus subir, malgré la réalité des ségrégations sociales, des fragilités économiques et de l’oppression institutionnelle », selon le sociologue Nicolas Duvoux. C’est aussi un processus à exercer dans un espace collectif, notamment au sein de groupes de pairs. « Le DPA produit du capital social et sort des logiques de système », mentionne Guillaume Coti. Se réapproprier du pouvoir d’agir rapproche les publics en situation de précarité de leur citoyenneté et réactive la démocratie. « La notion est très politique », confirme Frédéric Jésu. Cette visée-là étend le pouvoir d’agir du champ de l’émancipation personnelle à celui de la transformation sociale. N’est-ce pas là le but de l’action sociale ?

© Lucile-AlemanyMohamed Mechmache, co-auteur du rapport « Pour une réforme radicale de la politique de la ville - Ça ne se fera plus sans nous »

La réticence des élus et des institutions a été forte à la sortie de notre rapport sur la participation citoyenne. Les enjeux n’ont pas été compris. Depuis trente ans, les choix de la politique de la ville sont réfléchis à la place des habitants à qui toute capacité d’analyse est déniée. Les difficultés sociales sont réelles et s’intensifient dans les quartiers prioritaires. La coordination « Pas sans nous » s’est associée à des acteurs de tous horizons, pour réactiver cette démocratie en panne et donner du pouvoir d’agir aux citoyens. L’émergence d’initiatives « issues de » et « portées par » des habitants doit être favorisée. Pour cela, nous reprenons la proposition du rapport sur la création d’un fonds spécifique. Nous réclamons un outil financier alimenté par 5 % du budget public consacré au fonctionnement de la démocratie représentative, soit 35 millions d’euros par an pour la démocratie d’initiative citoyenne, la transformation sociale et l’émancipation de tous. Aujourd’hui.

Note (01)

Fonda, Comité national de liaison des régies de quartier, Fédération des centres sociaux et socioculturels de France, Association des directeurs de plans locaux pour l’insertion et l’emploi, Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée, Inter-réseau des professionnels du développement social urbain, Asmae-Association Sœur Emmanuelle, France Initiative, Minga, BGE, ATD-Quart Monde, Institut Renaudot, AFEV, Unadel, ACEPP et Récit. - Retourner au texte


Chiffres Clés

  • 48 milliards d’euros, soit presque 13 % du budget de l’État, ont été consacrés en 2016 aux politiques sociales et redistribués aux publics précaires, aux personnes âgées dépendantes ou en situation de handicap, aux locataires, aux familles avec enfants.
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