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[Points de vue] Citoyenneté | 03/02/2017
Le pouvoir d’agir, une autre logique d’intervention sociale ?
par Nathalie Levray
Participation-pouvoir-agir-citoyen-UNE © Frender-Fotolia

Changer la méthode et la posture du travailleur social pour le professeur Yann Le Bossé ; croiser le savoir de vie des personnes en précarité avec les savoirs de recherches et d’action sociale pour Hervé Lefeuvre. Deux approches complémentaires pour interroger les institutions et fédérer les acteurs sociaux.

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Pouvoir d’agir, le capital social

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En quoi le développement du pouvoir d’agir est-il un enjeu pour l’action sociale ?

Yann Le Bossé : Les pratiques sociales sont potentiellement dommageables car elles peuvent produire des effets qui empirent la souffrance des personnes.

Les systèmes de prise en charge s’autojustifient, ne solutionnent pas toujours les difficultés, augmentent souvent les coûts et génèrent des postures iatrogènes de sauveur, de policier ou de militant de la part des professionnels.

L’action sociale unilatérale pose la question de l’efficience et du sens des pratiques des intervenants, de l’imputabilité des politiques sociales.

Le développement du pouvoir d’agir (DPA) des personnes et des collectivités replace l’intervenant social dans une position de passeur, de facilitateur. Il ouvre la porte à une autre logique d’intervention : l’affranchissement des personnes, dans le sens du franchissement des obstacles à leur épanouissement personnel ou collectif. Le DPA pourrait fédérer les acteurs sociaux.

© Pouvoir d’agirYann Le Bossé, est professeur titulaire au département des fondements et pratiques en éducation de l’université Laval (Québec). Depuis vingt ans, ses travaux sont entièrement consacrés au phénomène du développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités dans ses aspects fondamentaux et appliqués.

Hervé Lefeuvre : La prise de conscience de l’incapacité de l’action sociale à réellement changer la situation des personnes s’est traduite par l’incitation à la participation des usagers des lois de 2002 et 2005.

L’approche du croisement des savoirs d’ATD-Quart Monde vise à rendre les personnes en situation de très grande pauvreté co-auteurs, co-chercheurs et co-acteurs des actions nécessaires pour éradiquer le fléau de la grande pauvreté.

Dans cette démarche, le concours de ces personnes les moins reconnues de la cité permet de mieux interroger les systèmes politiques, les décisions institutionnelles et les manières de concevoir les interrelations.

Les responsables de services ou d’établissements sont motivés par la volonté de donner à leurs agents la connaissance du vécu des personnes en grande pauvreté. L’idée est de les faire réfléchir, de changer leurs représentations, de modifier leurs pratiques en faisant place aux potentialités et aux ressources des personnes accompagnées.

Le savoir et la connaissance sont essentiels pour la considération et la capacité à agir de chacun.

© ATDHervé Lefeuvre, est volontaire-permanent du Mouvement ATD-Quart Monde, responsable des Ateliers du croisement des savoirs, en charge de l’animation et du développement de la démarche mise en œuvre dans des domaines divers : santé, travail social, éducation, politique publique, etc.

Quel est le levier du développement du pouvoir d’agir ?

YLB : La personne n’est pas appréhendée à partir de ses supposées carences, mais à partir de ses forces et atouts, pour entreprendre le changement visé.

Avec ce postulat, l’affranchissement suppose cinq étapes : la définition pragmatique du problème tel qu’il se manifeste, l’analyse du contexte individuel et situationnel avec lequel la personne ou le collectif doivent composer ; l’implication des personnes accompagnées dans la définition de ce qui va faire l’objet de l’intervention et dans la recherche de ce qui est possible pour une réponse optimale ; la prise en compte des contextes d’application plutôt que la reproduction de procédures ; une démarche d’action conscientisante, dépassant la simple réparation au profit d’une finalité de transformation sociale.

HL : Nous analysons les causes des situations de grande pauvreté avec les personnes concernées.

Les connaissances et les compétences qu’elles acquièrent dans leur combat de tous les jours, au niveau de l’école, des soins ou du logement, de l’insertion doivent déboucher sur des savoirs, bases d’analyse et d’interprétation intelligibles à la fois pour l’extérieur et pour elles-mêmes.

Mis en dialogue avec les savoirs de recherches et d’action sociale, ce savoir de vie débouche sur des solutions et des projets co-élaborés, chacun gardant évidemment sa place, sa responsabilité.

Comment favoriser sa mise en œuvre ?

YLB : On ne convainc pas de l’intérêt du DPA ex nihilo. C’est l’expérience, en utilisant a posteriori ce qui s’est passé, qui fonde sa légitimité.

La pratique est révolutionnée par le DPA parce que le professionnel doit renoncer à la prescription et négocier de façon permanente son mandat dans une optique de changement.

Plus une personne agit sur quelque chose de central pour elle, plus elle renforce sa capacité d’acteur. Elle adapte à sa réalité personnelle la proposition du professionnel pour qu’elle fasse sens.

L’action sociale doit exploiter les marges de manœuvre qui existent, plutôt que de fonder sa démarche sur le principe de l’universalité des problèmes sociaux et de celle de leurs solutions.

Le DPA se développe sur le modèle de la contagion. Les praticiens en font l’expérience pour eux-mêmes et le transmettent à ceux qu’ils accompagnent.

HL : Le croisement des savoirs construit et anime, en partenariat avec des institutions, des temps de formation, des recherches participatives ou des actions de terrain. Aucune solution efficace ne peut être trouvée tant qu’on se prive du savoir des personnes en situation de pauvreté.

La coformation sert à ce que chacun comprenne mieux ses responsabilités, l’impact de ses pratiques, son niveau d’engagement et accepte de produire l’effort nécessaire pour échanger, découvrir les points de blocage et la quantité de savoir inexploitée.

Les coopérations avec d’autres associations citoyennes ou militantes doivent être multipliées pour mobiliser davantage de personnes en précarité et répondre à une demande institutionnelle de plus en plus importante. Sans doute faut-il aussi offrir aux professionnels des espaces de relecture de leurs expériences pour mieux décliner au quotidien les enseignements des coformations.

N’y a-t-il pas une certaine perversité à exiger des personnes accompagnées d’être actives face à leurs difficultés ?

YLB : La prescription, utilisée comme l’expression d’une compétence professionnelle, est un vœu pieux de réussite sous une forme autoritariste. C’est la bonne conscience d’une société qui ne tient pas compte de la personne et formule des injonctions qui ne sont pas forcément possibles à remplir.

Enjoindre un individu à devenir autonome sans s’assurer qu’il dispose des ressources nécessaires le confine à l’impuissance. C’est une forme sophistiquée d’aliénation. Le DPA ne consiste pas à développer une capacité à être plus actif parce que le problème social serait une supposée apathie. Il ne s’agit pas non plus de s’agiter tous azimuts.

Le DPA vise à retrouver sa dignité d’acteur, à être restauré dans sa légitimité de sujet capable. Cette approche replace la personne dans une position citoyenne, où elle a voix au chapitre. Il faut soutenir sans prescrire.

HL : Le risque d’une approche libérale qui conditionne l’allocation ou le droit à la démonstration des efforts de l’usager pour s’en sortir et à sa responsabilisation est réel. Il faut prendre garde à cette dérive.

La participation doit amener l’institution à être respectueuse des droits et de la dignité de la personne. Il ne faut pas non plus laisser croire que la participation des personnes peut être placée sous la responsabilité ou la maîtrise des collectivités chargées d’intervenir auprès d’elles.

La parole individuelle et collective doit se construire hors institution, avec le soutien d’une association, pour que sa fonction d’interpellation et d’interrogation du fonctionnement institutionnel et des choix politiques puisse être opérante. La séparation des pouvoirs et leur équilibre sont indispensables. Cela n’est possible que si un contre-pouvoir indépendant se construit au cœur de la société civile.

Il ne s’agit pas du tout d’en découdre avec l’institution mais que chacun amène à l’autre des connaissances et laisse place à ce que l’autre apporte pour trouver des solutions en faveur de l’amélioration des conditions de vie des personnes. C’est le fruit d’une réciprocité et d’une confrontation des points de vue, de la place où l’on est, qui fait avancer.

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