La Gazette Santé Social - Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

[Points de vue] Présidentielle | 28/03/2017
La société civile devrait être mieux associée
par Christelle Destombes
élection-présidentielle-vote-carte électorale-UNE © Ursule-Fotolia

Pour Angèle Malâtre-Lansac de l’institut Montaigne, comme pour Jean-Louis Sanchez de l’Odas, des réformes sont à conduire mais elles sont peu abordées dans la campagne. Tous deux appellent à une nouvelle logique de transformation sociale associant mieux les citoyens.

Email Email

Cet article fait partie du dossier:

Présidentielle 2017, le sursaut social

voir le sommaire

Que pensez-vous de la campagne électorale sur les questions sociales ? Les candidats vous paraissent-ils avoir pris la mesure des enjeux ?

Angèle Malâtre-Lansac : Les sujets sont assez classiques, les marqueurs gauche-droite traditionnels, mais deux points sont apparus, vraiment intéressants à mon sens : la question du revenu universel, et celle de la remise en cause de la place de la Sécurité sociale.

Le revenu universel est un vrai changement de paradigme pour la gauche, puisqu’on décorrèle le revenu du travail. La santé, qui est en général la grande oubliée des campagnes, a été abordée de façon très frontale par François Fillon.

Malheureusement, la campagne se concentre essentiellement sur la répartition de la prise en charge entre la Sécurité sociale et les complémentaires, un angle réducteur. Certes, la question de la pérennité du système est cruciale, mais il semble plus important d’assurer une pertinence et une bonne qualité des soins à tous.

Angèle Malâtre-Lansac est directrice déléguée à la santé de l’Institut Montaigne. Elle a coordonné la conférence de citoyens sur la santé organisée par l’Institut en 2012-2013.

Jean-Louis Sanchez : Trois grands dangers menacent notre pays : la vulnérabilité économique, la vulnérabilité écologique et la vulnérabilité sociétale.

Le débat tourne autour des propositions économiques, accessoirement des propositions écologiques, mais aucun n’a trait à la vulnérabilité sociale, à la lutte contre l’exclusion.

Or, la cohésion sociale est un enjeu crucial, y compris pour la sécurité du pays. Il n’est pas abordé et c’est très inquiétant.

Nous devons recréer un grand consensus national, rééquilibrer la tendance à l’individualisme qui prévaut aujourd’hui, rétablir un appétit de vivre ensemble, retrouver le goût des solidarités naturelles, des entraides de quartier…

Jean-Louis Sanchez est fondateur et délégué général de l’Observatoire national de l’action sociale décentralisée (Odas). Son dernier livre, « La Promesse de l’autre », appelle à concevoir un nouveau contrat social.

Comment aborder la question ?

AM-L : Nous pensons que la qualité est un levier pour transformer le système (1), pour régler les disparités de prise en charge selon les territoires ou les catégories socioprofessionnelles.

Une étude récente indique que 15 000 cas de cancer pourraient être évités par an en améliorant les conditions de vie et la prévention chez les plus défavorisés. Nous proposons d’avoir des indicateurs de qualité, grâce aux données de santé, sur les parcours et les protocoles de soins, la qualité de la prise en charge dans chaque établissement, en informant très largement le grand public et les professionnels grâce au numérique. Cet enjeu de pertinence et de qualité des soins me semble plus mobilisateur pour la population que la seule question budgétaire…

Autre enjeu, l’innovation. La santé est toujours considérée comme un poste de dépenses, à l’instar du vieillissement, on ne regarde jamais le levier de compétitivité qu’elle peut constituer : avoir une population en bonne santé, c’est une richesse pour le pays, une meilleure productivité individuelle et collective.

La France a des atouts énormes : des ingénieurs et des médecins de très haut niveau, un système de Sécurité sociale qui couvre les besoins, des industries pionnières… Nous pourrions devenir les meilleurs du monde sur l’innovation en santé, à condition d’avoir un portage politique au niveau du ministère de la Santé. L’innovation peut à la fois aider les patients et porter des gains d’efficience et d’économie. Ni la gauche ni la droite ne portent ces propositions.

J-LS : Nous souhaitons la transformation de la citoyenneté : les ­Français se sentent citoyens par l’impôt et le vote. Nous pensons qu’ils doivent aussi apporter des contributions directes, par exemple en participant aux Journées citoyennes, qui manifestent mieux qu’aucune autre expérience la possibilité de transformer la société.

Un jour par an, des chantiers mobilisent la population, de toutes confessions, professions ou âges, etc. Aujourd’hui, 700 villes en organisent, le mouvement devrait s’étendre à 5 000 villes dans les trois ans. Nous aimerions aussi que les communes créent des « maisons de la fraternité » pour recenser les besoins en bénévoles, car le bénévolat protège contre les risques de dépendance psychique, occasionnés par le manque d’utilité sociale. Les écoles pourraient accueillir les retraités du quartier, mais aussi les travailleurs sociaux, pour identifier les enfants en danger, créer des réseaux de soutien à la parentalité, etc.

Cette mesure ne coûterait rien. Enfin, il faut changer de regard sur la différence : nous proclamons que les personnes âgées ont davantage besoin d’aider que d’être aidées. Pour tout ça, nous recommandons une très forte évolution de la politique de la ville, qui doit être l’affaire des maires, l’État ne devant qu’accompagner.

Vous appelez à une plus grande mobilisation de la société civile ?

AM-L : Il y a une vraie réflexion à mener sur la façon de mener les réformes dans ce pays ! Il y a des blocages très forts, on l’a vu avec la question du tiers payant et les débats autour de la Sécu. On ne touche pas le système de santé comme ça, sans prendre en compte les parties prenantes : qui porte la réforme ? Quel est le calendrier ? Comment associe-t-on les citoyens ? Quels sont les indicateurs ? La loi de modernisation de notre système de santé apporte quelques améliorations en termes de démocratie sanitaire, mais les citoyens restent peu impliqués, en dehors des associations de patients.

Nous avions organisé une conférence de citoyens sur la santé en 2013 : vingt-cinq usagers, tirés au sort, formés pendant deux week-ends sur les grands enjeux, ont rédigé ensemble un avis sur un système de santé désirable, et son financement viable. Certaines pistes de réforme étaient assez audacieuses, ce qui montre que lorsqu’on fait un peu de pédagogie et qu’on associe les citoyens à la prise de décision, des choses intéressantes en ressortent. Et l’effort de cocréation de la décision permet d’avancer plus vite, surtout sur les sujets sociaux qui ont des effets intimes.

J-LS : Nous appelons à une nouvelle logique de transformation sociale, partant des habitants, relayée par les associations et en lien étroit avec les collectivités locales.

L’État produit de la liberté et de l’égalité, la commune produit de la fraternité : l’inventivité locale doit être encouragée par les élus locaux, il faut donc qu’ils soient en capacité d’agir, or ils sont actuellement bridés par un État tentaculaire.

L’excès de normes est contraire au développement de la citoyenneté, il faudrait instaurer en France un véritable défenseur de l’expérimentation. Tout cela nous permettra de résister à l’évolution de la vulnérabilité sous toutes ses formes, car nous n’aurons pas de sécurité sans fraternité.

Comment comptez-vous agir sur la campagne ?

AM-L : À l’Institut, nous pensons que la société civile devrait être associée à la prise de décision. Nous associons à notre travail de propositions, les associations de patients, des professionnels, des universitaires et des industriels. Par ailleurs, pour cette campagne, nous chiffrons les propositions des candidats, et apportons un point de vue qualitatif : est-ce que c’est faisable, est-ce que ça demande une réforme législative ? Est-ce que ça s’est déjà fait à l’étranger ?

J-LS : Nous avons décidé de présenter le 1er mars, des propositions opérationnelles. C’est la première fois que nous définissons des objectifs ambitieux de mobilisation des énergies du pays, avec des mots d’ordre qui correspondent à la gravité de l’heure : faire de chaque habitant un acteur de solidarité, de chaque aîné un acteur éducatif, étendre les dynamiques existantes aujourd’hui freinées par les normes.

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>