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Emploi | 24/04/2017
Les chantiers d’insertion cherchent les filières de demain
par Eric Larpin
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Les attentes des bénéficiaires des chantiers et ateliers d’insertion et les besoins exprimés par les collectivités et les consommateurs ont largement évolué depuis trente ans. Pour s’adapter, les structures cherchent à s’ouvrir à de nouveaux métiers dans les nouvelles technologies, le sport ou les médias. Une démarche encouragée voire incitée par les pouvoirs publics.

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Dans le parcours d’insertion des personnes éloignées de l’emploi, les ateliers et chantiers d’insertion (ACI) occupent une place particulière. C’est la première étape qui leur permet de remettre un pied dans l’emploi. Apparus dans les années 1980, comme les autres structures de l’insertion par l’activité économique (SIAE), ils ont d’abord pris la forme de chantiers du BTP ou d’ateliers de nettoyage, deux secteurs qui sont longtemps restés les principaux secteurs pourvoyeurs d’emplois d’insertion.

Mais depuis une dizaine d’années, et pour de multiples raisons, les ACI ont investi de nouvelles filières, comme les nouvelles technologies, le sport ou les médias. À tel point qu’ils ne s’interdisent aujourd’hui aucun nouveau secteur, tant qu’ils n’entrent pas en concurrence économique avec d’autres acteurs et qu’ils répondent à des besoins d’emplois non satisfaits.

Public visé par les chantiers d’insertion

« Les ACI n’ont plus peur d’ouvrir de nouvelles voies. Il faut bien comprendre que les associations qui portent les chantiers réfléchissent d’abord au public visé et ensuite à l’activité support qui va être utile à leur retour à l’emploi. Au démarrage, le BTP et l’entretien des espaces verts correspondaient bien à un public masculin peu diplômé et enclavé géographiquement. Aujourd’hui, on touche de nouveaux publics, plus féminisés et plus jeunes, dans les grandes villes, et parfois plus diplômés », confirme Luis Semedo, délégué national de Chantier école, le principal réseau des chantiers d’insertion.

L’exemple de « Rejoué », un ACI du XIVe arrondissement parisien, qui répare et reconditionne des jouets usagés avant de les revendre en boutiques ou à des partenaires, illustre la créativité des associations.

« Avant de participer à la création de Rejoué, j’ai réalisé une étude sur les besoins des femmes en ACI, parce que j’avais constaté des manques dans les dispositifs. Sur cette base, nous avons construit Rejoué, qui offre des tâches valorisantes et accessibles, et qui module les horaires de travail pour que des femmes isolées puissent s’occuper de leurs enfants. Aujourd’hui, sur les dix-huit postes financés, 58 % sont occupés par des femmes », explique Claire Tournefier-Droual, sa directrice.

Les ACI sont rentrés dans le lot commun

La réforme de l’insertion par l’activité économique de 2014 a eu pour effet que les ACI sont rentrés dans le lot commun des autres SIAE, en adoptant l’aide au poste qui s’est substituée aux contrats aidés type CUI-CAE et à une aide à l’accompagnement professionnel. Désormais, le contrat d’usage est le CDDI (contrat à durée déterminée d’insertion) de 20 à 35 heures, sur six à vingt-quatre mois. L’aide au poste est constituée par un montant socle et un montant supplémentaire modulé en fonction de trois critères : typologie des publics aidés, efforts d’insertion mis en œuvre, résultats obtenus. Les ACI sont conventionnés par l’État et portés en grande majorité par des associations.

Professionnalisation

Dans la sphère des 1 200 chantiers d’insertion présents sur le territoire français, « Rejoué » présente aussi la caractéristique d’être un chantier de remobilisation et de redynamisation pour redonner le goût au travail, l’autre modèle étant celui des chantiers de qualification qui aboutit à un diplôme ou une certification.

Pour les premiers, l’activité de réparation de jouets est un outil qui permet aux gens de retrouver savoir-faire et compétences avant de repartir vers des professions très différentes ou des formations ; pour les seconds, il y a une visée de professionnalisation plus concrète.

C’est dans cette perspective de qualification que s’inscrivent les deux chantiers d’insertion de l’association Permis de vivre la ville, Tremplin numérique Hauts-de-Seine et Tremplin numérique Seine-Saint-Denis. La cible de ces chantiers créés en 2011 : des jeunes peu diplômés, issus des quartiers prioritaires et qui sont nés avec les nouvelles technologies.

« Permis de vivre la ville organise pour dix-huit salariés en insertion un parcours d’un an, qui leur permet de travailler et d’apprendre en même temps. Ils tournent sur différents métiers du numérique : vidéo, montage, Web, motion design, etc. Ils réalisent des prestations facturées à nos clients, des universités ou le ministère de l’Outremer. Nous pensons qu’il y a de vrais débouchés, mais il a fallu convaincre nos partenaires publics pour qu’ils acceptent de nous financer », détaille Marcela Perez, coordinatrice de l’association.

Assurer la pérennité

Car l’enjeu économique est souvent une autre des raisons qui explique la recherche de nouveaux créneaux. Dans leur modèle économique, les ACI ne peuvent dépasser 30 % d’autofinancement (contre 70 % d’aides au poste), mais cette part est fondamentale pour leur équilibre financier.

L’unique chantier d’insertion des métiers du sport créé en 2009 par le comité départemental de volley-ball des Hauts-de-Seine, avait certes de multiples objectifs (mutualiser les animateurs sportifs pour les clubs, professionnaliser ce métier, remettre à l’emploi des personnes au RSA), mais le principal était bien d’assurer la pérennité de la structure.

« Pendant plusieurs années, notre comité a bénéficié d’emplois aidés pour le développement de notre sport. Mais avec la dégressivité des aides et l’arrêt de certaines subventions, nous avons eu besoin d’imaginer d’autres solutions. Nous n’avions pas vocation à aller vers l’insertion, mais c’est lors d’une réunion avec la DDCS qu’on nous a parlé des ACI.

Ensuite, le conseil départemental de l’IAE (CDIAE) a validé notre dossier, comme il le fait pour tous les chantiers ; la Directte a démarré son financement pour douze postes à l’origine, puis dix-huit aujourd’hui. Nous avons senti que ces partenaires publics recherchaient de nouveaux projets pour les ACI et des structures pour les porter. Alors, nous avons foncé ! », évoque Guillaume Balland, directeur du CD 92.

Samuel Mougin, directeur du réseau Bou’sol

« Il faut décloisonner l’insertion »

« À partir d’un chantier d’insertion créé en 2005 à Marseille autour de la fabrication du pain, nous avons créé un réseau de boulangeries solidaires, sous la forme d’ACI ou d’entreprises d’insertion, à Montpellier, Lyon et Calais. Le développement de ce réseau est assuré par la Scic Bou’sol. Nous avons su convaincre les CDIAE et les Direccte que la boulangerie pouvait être un support de professionnalisation et d’insertion. Les salariés travaillent sur l’ensemble de la chaîne de fabrication, jusqu’à la vente, qui s’effectue uniquement auprès de personnes morales : Banque de France, écoles de Marseille, etc. Sur chaque site, nous associons l’ensemble des parties prenantes pour consolider notre activité. Il faut décloisonner l’insertion. Il faut que les ACI continuent d’aller vers des activités innovantes, en créant de nouvelles alliances sur les territoires. »

Un territoire vierge

Le comité a ainsi adapté les besoins de ses clubs en animateurs sportifs avec les contours de l’insertion. Les dix-huit salariés sont immergés dans des clubs de sports collectifs, tout en suivant des cours, qui doivent les mener en fin de parcours à l’obtention du très recherché BPJEPS (brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport), un diplôme de niveau Bac.

« Nous avons défriché un territoire vierge de l’insertion par le sport. Quand nous avons fait nos premiers recrutements, nous étions aussi inquiets que les candidats ! Mais nous avons été soutenus par des associations locales de formation et d’accompagnement social, qui restent nos partenaires pour le projet de vie des personnes », complète Evin Cochet, responsable de l’ACI. Le comité départemental de volley-ball a aidé un autre comité à lancer un chantier d’insertion dans l’équitation, mais celui-ci n’a fonctionné que quelques années.

Guillaume Balland et Evin Cochet sont persuadés désormais des vertus de l’insertion à tel point qu’ils envisagent la création d’un groupement d’employeurs pour l’insertion et la qualification (GEIQ) dédié au sport.

De fait, les pouvoirs publics encouragent ces démarches. Ils se rendent compte que les chantiers de type BTP ont atteint leurs objectifs et qu’il serait intéressant de redéployer le stock d’emplois vers d’autres secteurs. Bon an mal an, l’État finance environ 30 000 postes en ACI, avec peu de marges de manœuvre. Il est de l’intérêt de tous de ne pas perdre les crédits affectés à l’insertion !

« La réforme de 2014 a accompagné l’appui aux nouveaux ACI. Chaque région fixe ses propres priorités en lien avec son développement économique. En Ile-de-France, l’IAE, dont les ACI, est fortement incitée à se tourner vers deux grands secteurs : le numérique et les éco-activités.

L’idée est à la fois de soutenir de nouveaux chantiers, de redéployer certains chantiers vers de nouveaux métiers et de créer des parcours d’insertion jusqu’aux entreprises du milieu ordinaire. En parallèle, une nouvelle logique d’appels à projets départementaux a été mise en place, avec une programmation financière dédiée », affirme Alexandre ­Viscontini, chef du service accès à l’emploi de la Direccte d’Ile-de-France.

Concurrence accrue

À l’autre bout de la chaîne, il faut aussi que les partenaires privés jouent le jeu, en incluant le parcours d’insertion dans de nouveaux métiers. Les débouchés des jeunes qu’il encadre, c’est l’obsession de Rachid Bradaï, directeur des Ailes de la ville, un étonnant chantier d’insertion du Bourget (Seine-Saint-Denis) spécialisé dans la restauration des vieux avions, et installé au cœur du Musée de l’air et de l’espace.

« Nous avons un taux de placement de 70 % pour les jeunes que nous accueillons. Cela fonctionne grâce à des partenariats avec des entreprises du secteur, avec la chambre syndicale aéroportuaire et avec notre organisme paritaire collecteur agréé (OPCA). En 2013, la Direccte nous a validé l’ouverture d’un deuxième chantier d’insertion lié aux métiers des aéroports : agent de piste, accueil des personnes à mobilité réduite.

Là encore, nous nous sommes rapprochés des grands groupes aéroportuaires pour que les douze jeunes salariés puissent poursuivre leur parcours », se félicite Rachid Bradaï. Et pour les douze autres qui travaillent en ce moment à l’atelier, la rénovation de l’hydravion Bermuda est un plus sur leur CV !

L’ensemble des parties prenantes (salariés eux-mêmes, associations porteuses, administrations et entreprises) a adoubé l’apparition de ces nouveaux chantiers d’insertion. Il semble en être de même pour la société dans son ensemble.

Les jardins maraîchers du Réseau Cocagne se sont développés sous forme de chantier d’insertion, parce que les consommateurs recherchaient une alimentation plus saine en circuits courts. Les ateliers de recyclage d’Emmaüs ou des Restos du cœur ont essaimé, parce que leurs clients avaient besoin de produits moins chers et voulaient lutter contre la prolifération des déchets.

« Ces succès des chantiers d’insertion ont aussi leur revers. Les filières du bio ou du recyclage ont attiré des concurrents du privé. C’est aussi en raison de cette concurrence accrue que les chantiers d’insertion s’obligent à aller vers de nouveaux métiers, pour ne pas se mettre en danger financier et rester au service de l’emploi des personnes en difficulté, leur objectif premier », conclut Luis Semedo, du Chantier école.

© C. Dormoy/Impact/LBP/LPCAnne-Françoise Bône, responsable d’activité Le Bon plan

« Nous avions besoin de trouver une activité qui convienne à des personnes diplômées »

« Le Bon plan est un atelier d’insertion porté par l’Union mutualiste pour l’insertion des jeunes (Umij). Il est issu de la rencontre entre les besoins du conseil départemental de l’Isère, de faire passer de l’information aux titulaires du RSA, et les besoins spécifiques de personnes diplômées, qui requièrent un passage par un ACI, parce qu’elles ont connu des accidents de parcours.
Via un marché public, le conseil départemental achète la publication réalisée par neuf salariés en insertion, sur des postes de rédacteur, de vidéaste et d’infographiste. Le journal envoyé à 2 000 titulaires du RSA est devenu une newsletter en 2012.
Nous avions besoin de trouver une activité support, qui convienne à des personnes diplômées qui ne trouvaient pas leur compte dans des ACI du BTP ou des espaces verts. Cela a du sens que ce type d’ACI existe. »


Chiffres Clés

  • 30 000 postes sont financés par l’État dans les ACI.
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