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Petite enfance | 21/11/2017
Investir dans la petite enfance : une urgence pour l’avenir
par Michèle Foin
creche-garderie-UNE © Kot63-Fotolia

Un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté en France, soit 30 % de plus qu’il y a cinq ans, selon l’Unicef. Un colloque organisé le 17 novembre 2017 à Paris par le Centre français des fonds et fondations insiste sur l’urgence économique et sociale à briser le cercle de reproduction des inégalités en investissant dans un accueil de qualité dès la prime enfance. Mais il ne suffira pas d’ouvrir les crèches aux plus démunis pour qu’ils s’y sentent légitimes.

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Accueil des tout-petits et inégalités sociales

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Si les conférences se sont succédé ces dernières années pour alerter sur l’urgence à investir dans la petite enfance pour casser le cercle vicieux de la reproduction des inégalités, le message peine à atteindre nos dirigeants politiques, vu le sous-investissement chronique dans le développement des crèches. Or, le constat semble être le même du côté des fonds et fondations privés.

« La logique de remédiation prévaut dans le champ de l’éducation, tandis que la prévention est un domaine très peu investi », a concédé Agnès Lamy, responsable du cercle Éducation du Centre français des Fonds et Fondations, le 17 novembre 2017, à l’occasion d’un colloque consacré à l’investissement social dans la petite enfance. De fait, si 40% de l’action des fonds privés est dirigée vers les 0-6 ans, seuls 15 % touchent les enfants de moins de 4 ans. C’était d’ailleurs l’objet de ce colloque que de sensibiliser les fondations sur le rôle qu’elles peuvent tenir en matière d’intervention précoce chez le jeune enfant.

Un système de protection sociale en décalage avec les besoins

À ce titre, Bruno Palier, chercheur au CNRS et codirecteur du laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp) de Sciences Po, s’est livré à une démonstration très efficace de l’utilité sociale, mais aussi économique, de focaliser nos efforts sur la petite enfance.

Selon le chercheur, notre système de protection sociale, conçu pour une économie industrielle, et un marché de plein emploi des hommes en CDI, est en total décalage avec les besoins actuels. « Aujourd’hui ce sont d’abord les enfants, les jeunes, et les femmes seules qui sont victimes de la pauvreté : alors que notre système de protection sociale protège surtout des hommes vieux qui ont travaillé toute leur vie ! » a-t-il dénoncé.

De nos jours, 54 % des pauvres sont des femmes. La pauvreté touche surtout les faiblement qualifiés, avec un taux de pauvreté de 10,9 % chez les personnes sans diplôme contre 3 % pour les Bac+2. Mais ce sont les enfants les plus touchés. Chez eux, le taux de pauvreté est deux fois plus élevé que chez les personnes âgées, a rappelé Bruno Palier.

Le cercle vicieux de la pauvreté commence dès la naissance

« Il faut faire comprendre aux journalistes, aux hommes politiques, que le monde a changé depuis les années 1970. Ils ne connaissent pas le nombre d’enfants pauvres ! Or, le cercle vicieux de la pauvreté commence dès la naissance ! » a martelé le chercheur.

Dans notre système actuel, les enfants les plus pauvres sont les moins accueillis en crèche. De fait, le niveau de vie des familles fréquentant les établissements d’accueil du jeune enfant est en moyenne 20 % plus élevé que celui des familles ayant un enfant de moins de 3 ans, et les enfants de familles monoparentales ne représentent que 9 % à 10 % des enfants accueillis en crèche a expliqué Bruno Palier.

« Beaucoup de choses se passent dès la prime enfance : le plaisir d’apprendre, de parler, la vie en commun, la tolérance, tout cela s’apprend avant 3 ans. Nous avons tous ici parlé à nos enfants, beaucoup joué avec eux, nous leur avons lu des histoires le soir… Or, il y a des milieux sociaux où cela ne se passe pas ainsi. Les inégalités se reproduisent donc déjà dès la prime enfance ! », a-t-il souligné.

Sept euros pour un euro investi

Citant les trois études longitudinales américaines, la Perry Preschool d’Ypsilanti, au Michigan, (fondée en 1962), l’Étude Abécédaire de la Caroline du Nord (1972) et les centres parents-enfants de Chicago (1967) qui ont suivi leurs cohortes initiales pendant plus de quarante ans, Bruno Palier a insisté sur le rendement de telles stratégies, avec, au bout de vingt-cinq ans, un retour sur investissement de sept euros pour un euro investi, d’après les analyses de France Stratégie.

« Nos élus savent combien coûtent une place en crèche, mais c’est Pôle Emploi qui paie le chômeur. C’est pour cela qu’il faut des actions impulsées au niveau national ! » a-t-il ajouté. Rendre les crèches accessibles aux familles les plus défavorisées est pourtant une urgence, alors que nos modes d’accueil sont foncièrement inégalitaires.

Former les professionnels

Mais il ne suffit pas d’ouvrir les crèches aux plus démunis pour qu’ils s’y sentent légitimes. C’est ce qu’a souligné Françoise Pissart, directrice de la Fondation Roi Baudoin, l’une des plus importantes de Belgique et qui finance, entre autres, recherches et projets liés à l’enfance et à la pauvreté. « Même si l’offre est plus importante, il n’est pas dit que les familles utilisent ces services. D’où l’importance d’avoir des professionnels suffisamment formés », a-t-elle insisté, citant un exemple intéressant de partenariat public-privé qui a permis à des acteurs actifs dans la lutte contre la pauvreté de travailler avec des professionnels de l’accueil de la petite enfance pour créer des places qui soient spécifiquement dédiées aux enfants en situation de pauvreté.

De même, la Fondation Roi Baudoin travaille avec les treize écoles belges en charge de la formation des enseignants en école maternelle pour qu’ils prennent mieux en compte les questions de pauvreté et d’immigration.

Démonter les idées reçues

À Courcouronnes (Essonne), la ville s’est associée à l’association VoisinMalin, pour faire connaître son offre d’accueil de la petite enfance qui était sous-utilisée par les familles du quartier populaire du Canal, et les sensibiliser à l’importance de la lecture aux tout-petits. 150 familles ont ainsi été rencontrées. Cela a permis au service petite-enfance de la ville de comprendre les freins des habitants en matière d’accueil de la petite enfance.

« Les parents pensaient qu’il fallait travailler pour avoir accès à la halte-garderie. La toute petite section de maternelle n’était pas non plus très connue », témoigne Fanny Bellassen, responsable des partenariats de l’association.

Le Gouvernement a des hésitations

Le Gouvernement semble avoir pris conscience de ces enjeux en nommant Olivier Noblecourt comme délégué interministériel à la prévention et à la lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes. Cet ancien conseiller éducation de Najat Vallaud-Belkacem, est un fervent défenseur des interventions précoces dans la petite enfance. « Le Gouvernement a des hésitations à s’engager dans cette conception de l’investissement social, a admis Bruno Palier. Les milieux établis du social n’apprécient pas que l’on y parle d’économie… » La révolution se situe aussi à ce niveau.

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