La Gazette Santé Social - Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

Dépendance | 29/12/2017
En matière de dépendance, la filière domicile cherche son écosystème numérique
par Nathalie Levray
senior-perte_autonomie-UNE © Chinnapong-Fotolia

Au vu du doublement du nombre des personnes âgées dépendantes à l’horizon 2040, la capacité des institutions à absorber la demande et des familles à en financer le coût pose question. D’autant que 90 % des Français expriment une préférence pour le maintien à domicile. En cohérence, le numérique devient un outil capable de changer l’organisation hospitalo-centrée et de faire sauter les cloisons entre sanitaire et médico-social. Reste à lui trouver un modèle économique et à équilibrer organisation numérisée et facteur humain.

Email Email

Cet article fait partie du dossier:

Dépendance : la filière domicile cherche son écosystème numérique

voir le sommaire

Image de la révolution numérique : une vieille dame de plus de 70 ans (la Sécurité sociale) organise mi-novembre un hackathon « pour imaginer de nouvelles solutions numériques », notamment en direction des « publics fragilisés ».

L’événement illustre la portée des technologies, de moins en moins nouvelles et de plus en plus puissantes, dans la stratégie des acteurs, économiques, sociaux ou solidaires. Alors que le secteur sanitaire a déjà largement entamé sa mue numérique, le secteur du soin et des services à domicile peut-il faire l’impasse ou être épargné par cette lame de fond qui traverse la société en son entier ? Sans doute pas.

Les organisations se sont d’ailleurs déjà largement informatisées et utilisent de nombreux logiciels. Mais il reste à faire : selon Carole Zisa-Garat, membre du Conseil national du numérique, « dans les cinq années à venir, la filière domicile doit tirer parti de l’arrivée de l’outil numérique et le transformer en technologies qui rendent un service satisfaisant tant aux intervenants qu’aux personnes fragiles et à leur famille ».

Facteur démographique

Les arguments économiques sont éminemment décisifs. La « silver économie » l’a bien compris, qui promeut des services, des produits et des logiciels dédiés au bien-être des seniors. Selon l’Institut Montaigne, tous secteurs confondus, les objets connectés et le « big data » représenteraient un potentiel de création de valeur de 74 milliards d’euros pour la France en 2020, auxquels il faudrait ajouter 15 milliards d’euros pour les équipements connectés. Le marché mondial des dispositifs médicaux connectés est évalué à près de 30 milliards de dollars quand un maintien à domicile coûterait quatre fois moins cher qu’une hospitalisation.

D’autres facteurs plaident pour l’intégration renforcée des outils numériques dans l’univers domestique des personnes en situation de handicap, âgées et/ou isolées, dépendantes ou non, dans le cadre d’une prise en charge médicalisée ou du quotidien. Le premier est démographique et se conjugue au facteur sociétal. Selon l’Insee, le nombre des personnes âgées de 80 ans et plus dans la population française atteindrait 8,4 millions de personnes en 2060.

À l’horizon 2040, les statisticiens annoncent le doublement du nombre de personnes âgées dépendantes, à 2 millions, entraînant de facto une forte augmentation des besoins en accompagnement et des capacités d’accueil et d’habitat adapté à la perte d’autonomie. Le niveau de ces chiffres laisse dubitatif sur la capacité des institutions privées ou des établissements publics à absorber la demande et sur celle des familles à en financer le coût. Le logement personnel apparaît ainsi une solution à l’équation. D’autant qu’un rapport de la Cour des comptes relève « un consensus très net en faveur du maintien à domicile : 90 % des Français expriment une préférence pour ce mode de prise en charge ».

© K. Colnel-Territorial

Offre recomposée

Si le maintien à domicile relève d’un choix de la personne, il est aussi le fruit d’une volonté politique. La loi d’adaptation de la société au vieillissement a engagé une évolution avec la mise en place d’un ensemble de dispositifs d’aides.

En outre, par ricochet des choix budgétaires et organisationnels pour le secteur sanitaire, la filière domicile doit s’adapter à la recomposition de l’offre de soins hospitalière, entamée il y a quelques années et confirmée par la loi Santé : développement des alternatives à l’hospitalisation, virage ambulatoire, diminution du nombre de lits sur un territoire, etc.

Dans ce contexte d’un habitat réquisitionné pour éviter des hospitalisations, pallier une pénurie de places en établissement et répondre au désir des personnes, « les technologies apporteront davantage de confort et de sécurité, des loisirs et des distractions, ainsi que la possibilité de rester en lien avec les réseaux familiaux ou amicaux », prédit Carole Zisa-Garat.

Logique de parcours

En cours d’adoption, la Stratégie nationale de santé 2018-2022 amplifiera le mouvement. Ses axes prévention ou accès et qualité des soins induisent à penser un écosystème sanitaire pour le domicile, dans une logique de parcours.

Le numérique devient, dans ce contexte, un outil capable « de changer l’organisation hospitalo-centrée actuelle et de faire sauter les cloisons entre sanitaire et médico-social, entre ville et hôpital », analyse Éric Lepage, chargé de mission TERR-eSanté à l’agence régionale de santé d’Ile-de-France.

Il est en outre perçu par les professionnels comme un moyen de faciliter les coordinations et, à terme, de rationaliser les financements épars de l’intervention à domicile.

Cet enjeu est d’ailleurs intégré par les conférences des financeurs qui soutiennent des expérimentations du numérique au domicile. Caméras, boîtiers de pilotage de l’habitat, téléassistance, capteurs actionneurs sans fil ou capteurs de mouvement sont installés pour rassurer les personnes aidées et leurs aidants. Des robots, smartphones et tablettes, ressources internet sont chargés de stimuler les capacités cognitives et émotionnelles, sociales et psychologiques des personnes âgées ou en situation de handicap. La télémédecine se met au service des intervenants à domicile et des professionnels de santé travaillant sur des territoires isolés. Si tous ces dispositifs et toutes ces solutions génèrent des gains de temps et de la rigueur, de la sécurité et de l’autonomie, ils questionnent le modèle juridique français en raison du traçage et de la surveillance qu’ils supposent.

S’intéresser aux usages

« Quelle plus-value à utiliser le numérique ? », interroge Didier Duplan. Le directeur général adjoint d’Adessadomicile ne dénie évidemment pas l’intérêt des objets connectés et des applications, ni le service qu’ils rendent. Le cahier de liaison numérique lui apparaît, par exemple, utile « pour assurer la continuité d’aide et de soins », et davantage respectueux des droits de la personne. Mais, alertant sur l’absence de modèle économique et la nécessité de « trouver un équilibre entre organisation numérisée et facteur humain », il invite à s’intéresser aux usages.

Vaut-il mieux équiper un logement d’une fermeture centralisée des volets à distance ou laisser l’aide à domicile passer au domicile pour les fermer ? « Il faut d’abord cibler les besoins de la personne, questionner les conséquences d’une absence de technologie sur l’autonomie et le bien-être, différencier ce qui relève du thérapeutique ou de l’amélioration des capacités », fait-il valoir. Outre à son bénéfice, l’usage systématique de la technologie numérique est à rapporter à son coût pour éviter qu’il ne creuse les inégalités et exclut les personnes les plus fragiles ou précaires.

Acquisition de compétences

À cette croisée des chemins où le développement exponentiel des outils numériques est annoncé, leur emploi astreint les structures ou les services d’accompagnement et de soins à miser sur la formation. Fin 2015, le projet européen Career+ démontrait leur intérêt pour relever le défi du maintien à domicile, soulignant le rôle à jouer par les assistants de vie dépendance pour aider les personnes en difficulté à utiliser cette technologie.

« Les diplômes ou modules de formation continue ont été adaptés ou renforcés pour intégrer l’acquisition de compétences numériques de base », note Gloria Ortiz, responsable du service Projets et partenariats européens chez Ipéria. La société doit aussi pouvoir pallier à tout moment une panne informatique totale et répondre aux défaillances ou impossibilités de connexion dans les zones blanches. À coup sûr, la révolution du domicile numérique ne se gagnera qu’avec l’implication de tous les acteurs.


Chiffres Clés

  • 28 % des plus de 60 ans ont déjà utilisé un objet de santé connecté pour enregistrer des données en vue d’un compte rendu détaillé sur un smartphone, une tablette ou un ordinateur. (Source : Institut français des seniors.)

Références

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>