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Politique de la ville | 09/01/2018
Banlieues : il faut investir massivement dans l’immatériel
par Auteur Associé
karimbouhassoun

Nos banlieues sont une bombe à retardement. La désamorcer nécessite un nouveau discours public sur lequel s’appuiera une politique plus audacieuse, incarnée par un ministère de plein exercice. Les défis auxquels nous sommes confrontés appellent une remise en cause sérieuse de tout ce qui a été fait jusqu’à ce jour, avant que ces territoires ne deviennent le tombeau de nos principes.

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Par Karim Bouhassoun (1)

Nous sommes assis sur un volcan. Les « banlieues sensibles » rassemblent cinq millions de personnes, soit 7 % des Français, dont 1,3 million rien qu’en Ile-de-France. « Un Français sur dix » donc. Hormis la distance au centre, le taux de pauvreté y est trois fois plus élevé qu’ailleurs. Et la braise couve sous la misère sociale. Malgré les politiques menées jusqu’ici, d’autres révoltes moins couvertes ont déjà eu lieu depuis 2005 à Villiers-le-Bel (2007), Vitry-le-François (2008), Grenoble (2010), Amiens (2012)… Les banlieues pourraient s’embraser à nouveau au moindre événement. Les révoltes à Vigneux-sur-Seine en septembre suite à un tir de flash-ball qui a éborgné un enfant en sont le plus récent exemple.

Les débats sur les décisions de réduire les « APL » et les montants dédiés aux emplois aidés démontrent notre aveuglement doctrinal. L’approche de l’« aide » n’est pas suffisante. Il ne s’agit plus non plus de débattre du montant du budget de la politique de la ville qui ne représente que 0,1 % du budget de l’État. Il faut changer de doctrine et investir massivement dans l’immatériel pour que chacune et chacun maîtrisent les moyens de se prendre en main.

Les banlieues sont un « archipel urbain » sans porte-parole. Nous devons donc avant cela les remettre à l’agenda politique. Les inscrire dans la Constitution pour qu’elles intègrent les affaires réservées du président de la République, au même titre que les Affaires étrangères en sera le premier geste. Un ministre de plein exercice à l’instar du ministre des Outre-mer (2) en sera responsable devant la Nation et réunira une fois l’an les maires de France concernés.

Il mettra en œuvre cinq priorités, sur cinq ans, et cinq milliards d’euros de budget. C’est la règle des « Trois Cinq » qui doit mettre un terme à la politique de la ville qui est un véritable Tonneau des Danaïdes : saupoudrage, incohérence souvent d’une politique épinglée à plusieurs reprises par la Cour des comptes (3). Réussir l’après ANRU nécessite des investissements de grande ampleur dans les « compétences » pour que tous mobilisent les ressources qui sommeillent en eux.

L’éducation d’abord civique pour le réenchantement de la République et la lutte contre l’échec scolaire, avec un enseignement sur mesure de 4 à 6 heures par semaine assorties de sorties dans les lieux symboliques de notre République, où les élèves des collèges des quartiers et des centres-villes se retrouvent.

La distance à l’art et à la culture, ferment de notre fraternité, est un fléau tout comme le délabrement du cadre de vie (4). Pour y remédier, en faisant participer les habitants à ces chantiers, des appels à projets nationaux pourraient être lancés sur la base de 1 000 territoires prioritaires avec un budget d’1 million d’euros par territoire, soit 1 milliard d’euros au total. Les arts, l’économie sociale et solidaire, l’environnement, l’urbanisme, l’éducation populaire, les sports… sont tout sauf des investissements à fonds perdus car ils transmutent nos existences.

L’investissement dans les compétences, ce n’est pas non plus de la « charité » mais un placement. Comme l’a démontré France Stratégie (5), le coût des seules inégalités d’accès à l’emploi et aux postes qualifiés (6) s’élèverait à 150 milliards d’euros, soit 7 % du PIB. Le taux de création d’entreprises dans nos « quartiers » est deux fois supérieur à la moyenne nationale avec 550 000 entreprises créées tous les ans. Il faut les accompagner pour les aider à croître et créer des jobs. Pour cela, il faut faire grimper leur taux d’accompagnement, qui est à 3 %, soit dix fois moins qu’au niveau national, à hauteur d’au moins 50 %.

On n’a pas tout essayé contre le chômage car 32 milliards d’euros sont dédiés à la formation mais ils profitent en majeure partie aux « insiders » (7), avec un système opaque, complexe et difficilement accessible aux moins qualifiés. Une convention nationale doit mettre autour de la table les entreprises, principaux financeurs, les régions, l’Unedic et Pôle emploi pour proposer un rééquilibrage des moyens sur une base géographique en faveur des décrocheurs et des chômeurs de longue durée. Il faut que le futur et hypothétique ministre du développement des territoires fragiles incite les organismes de formation à viser d’abord l’employabilité avant la rentabilité.

Les ressources naturelles peuvent s’épuiser, pas la jeunesse. Or, la progression de la pauvreté en France depuis 2008 touche d’abord les jeunes et notamment en banlieue (8). Il existe environ trente dispositifs pour l’emploi des jeunes avec plus de 10 milliards d’euros, mais qui sont empilés et globalement peu efficaces. Il faut simplifier les aides au profit de celles axées sur la proximité de la relation entre conseiller et jeune, les publics les plus précaires et concentrer les actions autour du rapport coût-résultat.

En matière de démocratie, enfin, celle dont les valeurs semblent s’effriter avec l’érosion de la participation et la montée des extrêmes, la banlieue est un laboratoire pour nous sauver de la crise du suffrage universel. Des nominations de personnes issues des quartiers prioritaires de la politique de la ville sur critères sociaux, géographiques et paritaires dans certains organes ad hoc locaux et à chaque assemblée locale de tous les niveaux de collectivités territoriales, avec pouvoir d’avis sur les affaires concernant leur quartier, apporterait un souffle nouveau à la vie publique locale.

Financer un plan d’investissement sans précédent dans l’immatériel nécessite un budget de 5 milliards d’euros (9). Les moyens nouveaux sont finançables avec une augmentation de 0,5 point de la contribution sociale généralisée (CSG) (10).

Note (01)

Auteur de "Que veut la banlieue ? Manifeste pour en finir avec une injustice française", L’Harmattan, Paris (2017). - Retourner au texte

Note (02)

À l’instar du ministère des Outre-mer, il devra mener des missions d’intervention dans le domaine du logement social et de l’insertion des jeunes, étendues à l’économie, à la culture et aux politiques de l’emploi. - Retourner au texte

Note (03)

Rapport de la Cour des comptes sur la politique de la ville : des efforts à poursuivre, février 2016, dont les recommandations sont restées pour moitié lettre morte et qui relève « un effort de mobilisation insuffisant ». - Retourner au texte

Note (04)

72 % des habitants des zones concernées considèrent que la rénovation urbaine n’a pas changé leurs conditions de vie alors que 50 milliards d'euros en dix ans ont été investis dans 600 quartiers. - Retourner au texte

Note (05)

« Le coût économique des discriminations », 2015. - Retourner au texte

Note (06)

Il existe 55 000 organismes de formation en France contre 4 000 en Allemagne. - Retourner au texte

Note (07)

Deux tiers (61 %) des crédits sont fléchés vers la formation des salariés du privé (13,5 milliards d'euros) et des fonctionnaires (6 milliards d'euros) contre 14,4 % pour les jeunes et 14% pour les demandeurs d’emplois. - Retourner au texte

Note (08)

Dans nos campagnes, un tiers des jeunes de 18 à 24 ans a renoncé à se rendre à un entretien d’embauche faute de budget pour prendre les transports - Retourner au texte

Note (09)

La politique de la ville, c’est 450 millions d'euros, soit 0,1 % du budget de l’État (380 milliards d’euros), ou bien encore la moitié du budget de la métropole du Grand Dijon… minuscule pot commun extrêmement éclaté et peu lisible. - Retourner au texte

Note (10)

Une augmentation de 1 point de la CSG, qui s’élevait en 2013 à 91,5 milliards d’euros représente une recette supplémentaire de 11 milliards d’euros. - Retourner au texte

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