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Sexualité en Ehpad | 06/04/2018
Le désir sexuel ne s’efface pas avec l’âge
par Nathalie Levray
Sexualité Ehpad-Ne pas utiliser pour un autre article © Claudia Burlotti/GettyImages

L’âge n’efface pas le besoin d’affectivité, loin de là. Et pour certaines personnes, il se concrétise par des envies sexuelles. Malheureusement, dans ce domaine, la France accuse un sérieux retard, et les établissements et leurs personnels restent souvent figés dans des jugements moralisants ou religieux. Les familles sont réticentes à la vie sexuelle de leurs parents et demandent aux professionnels d’assurer un désert affectif à leurs proches. Les directeurs d’Ehpad naviguent pour trouver un cadre rassurant à leurs équipes alors que le consentement des personnes souffrant de troubles cognitifs est souvent questionné par les professionnels.

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Sexualité en Ehpad : le désir ne s’efface pas avec l’âge

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Un tiers des plus de 55 ans possède un sex-toy. Sur les deux dernières années, 900 personnes ont contacté l’Association pour la promotion de l’accompagnement affectif et sexuel (APPAS) pour une demande d’accompagnement sexuel.

« L’association accompagne désormais aussi des personnes âgées, à domicile comme en établissement », précise Marcel Nuss, son président.

Ces deux faits illustrent l’évolution d’une société où la population vit plus longtemps et en meilleure santé, même après 85 ans, et où l’apparition d’une sexualité davantage libérée date d’il y a déjà 50 ans. Et pourtant, « la France accuse un sérieux retard sur la sexualité des seniors », analyse Jean-Jacques Molina, vice-président de la Fnadepa.

Besoin d’affectivité

« Les personnes âgées conservent pour certaines des désirs, ne serait-ce que celui d’être touché et pas forcément sexuellement, car le contact c’est la vie », note le professeur Philippe Pitaud, directeur de l’Institut de gérontologie sociale et du Master Action gérontologique et ingénierie sociale (Agis).

Véronique Lefebvre des Noettes, psychiatre et docteur en philosophie pratique et éthique médicale, confirme : « plus on approche de la fin de sa vie, plus le besoin d’affectivité est fort et il se manifeste par des besoins de tendresse, de caresses, voire de relations sexuelles ».

Si personne ne peut objectivement nier l’existence de la sexualité à un âge avancé, le premier obstacle à son expression est la personne elle-même. Gérard Ribes, psychiatre, sexologue, enseignant chercheur à l’université Lyon 2, souligne l’importance de la « bonne estime de soi qui, dans le contexte du vieillissement, renvoie souvent au sentiment d’utilité », de la « bonne image corporelle » et de la « capacité d’affirmation de soi et de communication » (1).

Autant d’éléments à intégrer dans la réflexion institutionnelle pour que « l’âgé [puisse] prendre le risque de la rencontre de l’autre », estime Gérard Ribes. Si, à domicile, cette rencontre ressort du domestique, à gérer le cas échéant par les assistants de vie, quelle est sa matérialité en institution ?

Censure institutionnelle

« Il y a quinze à vingt ans, le poids collectif de l’institution empêchait d’aborder la question », témoigne Alain Cholat, directeur du Groupement de coopération sociale et médico-sociale (GCSMS) Alliance, gestionnaire d’Ehpad.

Depuis, la société a évolué mais résider en Ehpad ou en institution hospitalière ou de soins ne permet toujours pas de vivre une relation amoureuse. Gérard Ribes énumère les freins : l’absence d’intimité, le manque de partenaire, principalement du côté féminin – « 80 % de la population en Ehpad est féminine », constate Jean-Jacques Molina –, les pathologies mentales, notamment de type Alzheimer ou apparenté, dépressives, physiques de type articulaire, et les effets médicamenteux.

S’y ajoute le défaut de réflexion des institutions tant sur le plan collectif qu’individuel. Philippe Pitaud note : « pour la plupart des professionnels, la limite est ténue entre les propres désillusions de leur vie sexuelle et les pressions extérieures concernant la vie sexuelle des autres.

Le danger est partout et ils se sentent souvent très démunis ». Une attitude difficile à faire évoluer alors que les équipes, peu formées à la question sexuelle des personnes âgées, manquent de lieux où exprimer leurs questionnements face à des comportements qui les déstabilisent. Le professeur relève aussi des « réactions très opposées des familles, des enfants qui refusent à leur parent une romance ou tout simplement une histoire, une relation sexuelle dans l’institution où ils [l’]ont placé ». Une censure « empreinte de craintes, d’ignorance, de représentations erronées », pour Gérard Ribes.

K. Colnel-Territorial

Ni perversion, ni folie

« Il faut sortir de l’image de pervers ou de salaud collé au vieux monsieur qui exprime un besoin de sexualité, ou de celle de folle attribuée à la dame âgée qui formule des désirs sexuels », assure Véronique Lefebvre des Noettes. Elle invite à « extraire la sexualité des jugements moraux, religieux et des rapports de filiation ». Le droit peut y aider. La loi du 2 janvier 2002 affirme que la personne âgée, même dépendante, est un sujet de droits.

La charte des droits et libertés de la personne accueillie impose aux professionnels le respect de la vie privée des résidents. Philippe Pitaud ajoute la loi ­Handicap de 2005 : « la notion de projet de vie qui est au cœur même de la loi » empêche de refuser à un individu la liberté et la capacité à exprimer sa sexualité. C’est « un véritable droit aux choix et aux risques », pour les « personnes qui subissent, dans leur environnement, des limitations d’activités et des restrictions de participation et ce, à tous les âges de la vie ».

Reste que la liberté des uns ne doit pas porter atteinte à la sécurité des autres. Le consentement des personnes souffrant de troubles cognitifs est souvent questionné par les professionnels. Réalisatrice du film « Le corps des vieux », Louise de Prémonville témoigne : « lors des débats organisés dans les Ehpad autour du film, les soignants s’interrogent sur la manière d’établir le consentement et d’accueillir, sans infantilisation, ni moralisme, la demande de connexion physique des résidents ».

Lever les tabous

Au-delà de l’enjeu juridique, et le cas échéant de la responsabilité du chef d’établissement, la problématique renvoie à la manière de bien traiter les personnes âgées. « Pour les acteurs du champ gérontologique comme celui du handicap, la sexualité pose d’emblée la question de la nature du rôle puisque l’acteur social va intervenir sur ce qui échappe ordinairement au regard d’autrui », considère Philippe Pitaud.

« Il faut fournir les conditions d’une sexualité dignes et responsables », c’est-à-dire proposer « des lieux où l’intimité et l’expression d’une volonté sexuelle sont possibles », estime Véronique Lefebvre des Noettes. La levée des tabous passe aussi par la formation des professionnels : « plus le personnel est formé, plus la tolérance est élevée », assure la psychiatre. « Au niveau sociétal, il faut montrer, expliquer et convaincre que la sexualité ne s’éteint pas avec l’âge et que d’un point de vue médical, une sexualité partagée est positive », ajoute-t-elle. Le travail auprès des familles s’impose. Le centre local d’information et de coordination de Bry-sur-Marne (Seine-et-Marne) propose ainsi des conférences-formations à destination de ses partenaires et des familles sur ce thème.

Sexbots

Alors que Philippe Pitaud parle « au-delà de la question de l’expression de [la] sexualité, [de la nécessité de] dire [le] besoin d’être en lien, en relation » avec l’autre, les industries de la pornographie se frottent les mains, espérant accroître leurs profits par la vente de sexbots, ces poupées capables de remplir des tâches sexuelles. Pourtant, des professionnels s’engagent à la limite de la légalité pour permettre aux personnes âgées de se réaliser physiquement. Fabrice Flageul est l’un d’eux.

« Face au désarroi affectivo-sexuel », ce masso-relaxologue de la région lyonnaise propose caresses, massages tantriques et plus si affinités, revendiquant « le toucher, la sensualité et la sexualité pour garantir l’équilibre personnel ». Avec l’APPAS où il s’est formé, il attend un changement de la loi « pour intégrer l’exception de l’accompagnement des personnes handicapées ou âgées et garantir une formation officielle d’accompagnant sexuel par un organisme certifié ».

Note (01)

« L’âgé, l’intimité et l’institution », Philippe Pitaud, in « Sexualité, handicaps et vieillissement », Érès « Pratiques du champ social », 2011, p. 133-142. - Retourner au texte


Chiffres Clés

  • 86 % des professionnels formés sont favorables aux relations sexuelles et les voient comme un processus naturel à accompagner. (Source : enquête sexualité en Ehpad, X. Cnockaert, Ph. Derreumaux, 2006.)
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