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[Points de vue] Sexualité en Ehpad | 11/04/2018
C’est le regard posé sur la vie sexuelle des personnes âgées qui est problématique
par Nathalie Levray
Bertrand Quentin-Alain Giami K. Colnel-GSS

Pour sortir de la pression d’une société qui refuse toute sexualité non reproductive et de familles engluées dans le complexe d’Œdipe, Bertrand Quentin propose l’écoute de l’autre et de ses aspirations profondes. Alain Giami évoque les droits et la santé sexuels pour changer les perceptions.

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Sexualité en Ehpad : le désir ne s’efface pas avec l’âge

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Le sujet de la sexualité des personnes âgées est-il spécifique et en quoi dérange-t-il ?

Bertrand Quentin : En Occident, la vieillesse a été souvent présentée comme l’âge où la sexualité n’avait plus lieu d’être. Dans une configuration où l’on liait de manière nécessaire sexualité et procréation, il devenait risqué pour l’espèce que l’individu continue à avoir des rapports sexuels après un âge que Platon estimait à 55 ans pour un homme et 40 ans pour une femme. Mais les baby-boomers des sixties qui ont voulu inventer une sexualité libre de toute arrière-pensée reproductive sont devenus les papys boomers d’aujourd’hui. L’allongement de la durée de vie et d’une vie en bonne santé amène une nouvelle génération de seniors, qui ont du temps et une forme physique relativement préservée. Les rencontres de groupe, l’usure inédite de certains couples qui ne sont plus soutenus par un discours religieux ou social fort, font que les amitiés amoureuses et les passions apparaissent de façon plus flagrante. Cela dérange parce que cela va à l’encontre de représentations bien ancrées (l’assagissement des sens et du désir amené par la vieillesse) et de stéréotypes esthétiques exacerbés (indécence d’une sexualité de corps laids, handicapés ou abîmés).

Bertrand Quentin, est philosophe, maître de conférences à l’université de Paris-Est Marne-la-Vallée. Ses recherches portent sur la question de l’altérité philosophique (le scepticisme, la science) et de l’altérité anthropologique (réflexions sur « l’homme des marges » : douleur, handicap et vieillissement). Il a publié en 2016 « Des philosophes devant la mort », Éd. du Cerf.

Alain Giami : Le sujet émerge au croisement de l’évolution des idées, de l’allongement de l’espérance de vie sans incapacité et de l’arrivée de médicaments de type Viagra©. Les hommes ont davantage bénéficié que les femmes de la reconnaissance du bien-fondé de la sexualité à un âge avancé. Mais la sexualité représente beaucoup plus que le sexe et l’activité sexuelle. Ses significations s’inscrivent tout autant dans une dimension sacrée, dans la santé, la dignité de la personne et les droits de l’Homme. Pour les personnes âgées, la société a longtemps considéré que le temps de la sexualité était révolu, surtout pour les femmes qui ne procréent plus au-delà de la ménopause. L’activité génitale, la nudité, le corps des personnes âgées dérangent et parfois choquent les plus jeunes qui peinent à s’imaginer que des corps hors des canons dominants de la beauté puissent avoir des relations sexuelles pour le plaisir ou la tendresse. C’est bien le regard posé sur la population âgée et sa vie sexuelle qui est problématique et a fortiori lorsqu’il s’agit des professionnels en charge de ces personnes. Les institutions font tout ce qui est en leur pouvoir pour limiter la possibilité de ces relations, y compris entre personnes consentantes, afin de préserver leur fonctionnement routinier.

Alain Giami, est directeur de recherche à l’Inserm. Il travaille sur différents aspects psychologiques, sociologiques et historiques liés à la sexualité ainsi que sur les rapports entre la médecine et la sexualité. Il a été consulté à différentes reprises, comme expert auprès de la Direction générale de la santé, du Comité consultatif national d’éthique et d’institutions internationales comme l’OMS ou l’Unesco. Il préside le Comité scientifique de la WAS (Association mondiale pour la santé sexuelle).

Comment les professionnels se représentent-ils la sexualité des personnes âgées et quel questionnement en découle ?

BQ : Les points de vue des professionnels peuvent être variés. Les résidents dont ils s’occupent peuvent avoir l’âge de leurs grands-parents, voire de leurs parents. Le complexe d’Œdipe ayant une dimension fondatrice de rupture sexuelle entre les générations, il devient tabou d’envisager la sexualité de nos ascendants. Comme il est désagréable pour chacun d’entre nous de nous figurer la sexualité de nos parents, il nous est aussi désagréable d’envisager des personnes de leur âge s’intéresser aux relations sexuelles. La pression des familles peut aussi conduire certains professionnels à se sentir obligés de les prévenir si leurs vieux parents nouent des relations scabreuses avec un « étranger » ou une « étrangère ». Les arrière-pensées peuvent être ici de l’ordre de la simple jalousie et aller jusqu’à l’obsession sordide d’une captation d’héritage. Mais heureusement beaucoup de professionnels sont prêts à préserver avec bienveillance l’intimité des vieux résidents.

AG : Le contraste est fort entre les familles prises dans un mécanisme de déni à l’égard de la sexualité de leurs ascendants, et les professionnels, peu formés, dont le positionnement est à la fois professionnel et personnel à forte connotation éthique. Ces derniers se trouvent souvent démunis pour aborder le sujet aussi bien en équipe qu’avec les personnes dont ils ont la charge. La vie sexuelle fait l’objet de traitements et d’approches différents entre ce qui est encouragé, toléré et dont on ne parle pas, et ce qui est interdit et réprimé, parfois avec des sanctions allant jusqu’à l’exclusion d’un établissement. Il importe d’identifier le type de vie sexuelle qu’on veut favoriser dans l’institution, celle que l’on tolère et celle que l’on souhaite limiter, éradiquer, réprimer. Le couple « tendresse » est par exemple bien accepté. Il faut aussi protéger ceux et celles qui ne souhaitent plus avoir de vie sexuelle.

Quels enjeux et perspectives tracer en établissement ?

BQ : Aristote complétait son maître Platon en revendiquant la pratique du coït pour sa santé, même au-delà de l’âge de la procréation… Ce propos de type hygiéniste pourrait être tenu par des gériatres d’aujourd’hui. Pour ne pas en rester à une représentation de l’homme strictement physiologique, il nous semble judicieux de penser en esprit ce que peut représenter la sexualité. Paul Ricœur a eu cette belle formule que tout homme soit « vivant jusqu’à la mort ». Le développement psychologique se poursuit tout au long de la vie et ne cesse pas avec le grand âge. La sexualité est une manière pour l’individu d’affirmer son ancrage dans le vivant, d’affirmer qu’il peut encore oser la rencontre de l’autre. Pourquoi faudrait-il déposséder l’individu de ce qui peut donner du sens à son existence ? Favoriser des possibilités d’intimité dans les établissements, même au détriment d’une sacro-sainte « sécurité », va dans le bon sens.

AG : La question est de savoir si on a le droit de réprimer la sexualité d’une personne âgée. La sexualité hors reproduction est mal tolérée et la morale sexuelle s’appuie aujourd’hui sur l’idée du consentement, notamment pour les femmes, pour s’opposer à la sexualité des personnes vulnérables. La clé éthique est dans l’orientation vers la santé et les droits sexuels. En 2003, l’Organisation mondiale de la santé a défini la santé sexuelle comme « un état de bien-être physique, émotionnel, mental et social, et [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Cette approche repose sur les droits sexuels, notamment le droit au choix de son partenaire, celui d’être actif sexuellement ou pas, d’avoir des relations sexuelles consensuelles, et de pouvoir avoir en toute sécurité une vie sexuelle satisfaisante qui apporte du plaisir. Ces concepts permettent d’envisager les obstacles et les empêchements à l’expression sexuelle comme des violations des droits humains. Le « problème » tel qu’il est habituellement formulé peut être renversé : il y a problème si les droits sexuels, et par conséquent la santé sexuelle des personnes, sont bafoués et non traités avec le soin apporté aux autres dimensions de la santé.

Le regard évolue-t-il, notamment avec l’émergence des minorités sexuelles ? Comment lever le tabou ?

BQ : Les générations plus jeunes s’occupent des personnes âgées. Des schémas de pensée archaïques peuvent donc progressivement s’estomper. Il reste une confrontation permanente entre le culte contemporain des images où seuls les beaux corps ont droit à la jouissance et la reconnaissance démocratique des aspirations possibles de tout individu. Chaque professionnel se trouve au cœur de cette confrontation. Le regard évolue avec le temps. Mais les limites psychanalytiques et les problématiques familiales – étant anthropologiquement ancrées – ne vont pas s’évaporer par un discours lénifiant. Ce qui pourra faire éthiquement progresser les attitudes, chez les professionnels comme chez les familles, sera toujours l’écoute de l’autre et de ses aspirations profondes.

AG : Les populations lesbiennes, gay, bi et transsexuelles (LGBT) sont logées à la même enseigne que la population hétérosexuelle, et la solitude des vieux LGBT augmente l’acuité des problèmes, notamment en termes de discrimination. Mais les rapports homosexuels sans revendication LGBT sont acceptés dans les institutions. Les professionnels doivent repenser leurs propres attitudes envers la sexualité et mieux organiser les finalités d’un accompagnement de la sexualité des personnes en institution.

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