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Logement | 17/04/2018
Mixité sociale : les promesses peuvent-elles être tenues ?
par Nathalie Levray
OMIS_MIXITE_SOCIALE © NLH

Les promesses de la mixité sociale sont-elles réelles, réalistes, réalisables ? L’état des lieux dressé par l’Observatoire de la mixité sociale dans son premier rapport "Regards sur la mixité sociale – Comment les villes construisent le vivre-ensemble" est ambivalent. A travers l’analyse de l’impact des politiques de l’habitat sur la mixité sociale et l’exemple de leur déclinaison par des collectivités franciliennes, les 200 pages du rapport ouvrent un débat sans concession sur les vertus supposées de la mixité sociale : gage du vivre-ensemble et instrument de lutte contre les inégalités. Car la mixité sociale reste un concept sans indicateur fiable et pertinent, ce qui rend particulièrement difficile la mesure de l’efficacité des politiques publiques.

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Voici un rapport qui pourrait bousculer le politiquement correct de la mixité sociale, notion sur laquelle s’appuient les réformes en matière de logement depuis la loi sur le droit au logement et la loi SRU (déconcentrer la pauvreté) jusqu’aux récentes lois Alur et Égalité et citoyenneté (mieux attribuer le logement social) et aux promesses du projet de loi Évolution du logement, de l’aménagement et du numérique – Elan (fluidifier l’occupation du parc social).

Le rapport pourrait aussi inciter son commanditaire, l’association Habitat et Humanisme via l’Observatoire de la mixité sociale (Omis) qu’elle a créé en 2016, à analyser ses trente ans de pratique pour, fait valoir son fondateur Bernard Devert, « modifier » ses façons de faire et « aller plus loin ».

Le voisinage est dans une indifférence polie

Car « Regards sur la mixité sociale », production de deux années de travail de l’Omis, sous la supervision d’un collectif de six chercheurs (1), interroge la politique publique du logement sous l’angle de la mixité sociale.

Il dresse un état des lieux pour le moins ambivalent. D’un côté, la vision communément admise d’une promesse de cohabitation harmonieuse entre des populations différentes, en termes de classes sociales ou d’origine ethnique. L’association Habitat et Humanisme s’y adonne depuis plus de trente ans en « créant des cohabitations inhabituelles au sein de quartiers dits équilibrés ». Elle reçoit d’ailleurs, en ce jour de présentation du premier rapport de l’Omis, à la Villa, une résidence sociale qui accueillent vingt-six jeunes, étudiants ou en insertion professionnelle, au cœur du très chic 7e arrondissement de Paris.

Olivier Launay, directeur général de HH Ile-de-France, témoigne : « dans 90 % des situations de mixité sociale créées par l’association, passé le moment de stupeur, le voisinage est dans une indifférence polie ». Il avoue avoir organisé, villa de Saxe, des « réunions de déminage ». Qui ont eu les résultats attendus.

La mixité sociale n’est pas une notion scientifique

De l’autre, la vision des chercheurs, affirmée par Christine Lelévrier, présidente du comité scientifique de l’Omis, pour qui « la mixité sociale n’est pas une notion scientifique ». Le mot, « tarte à la crème », utilisé par les acteurs publics depuis les années 1990, veut inviter à une « action », qui vise à un « mélange des populations » sur un « espace donné ».

Dans le sens de « valeur », il rencontre la notion d’égalité au sein de la République. La mixité sociale reste un concept sans indicateur fiable et pertinent, ce qui rend particulièrement difficile la mesure de l’efficacité des politiques publiques.

Dans un « sentiment d’urgence » face aux enjeux de ségrégation et d’intolérance qui traversent la société, les rédacteurs du rapport cherchent à tracer des lignes de réflexion utiles pour le débat et à démonter, par des exemples concrets pris en Ile-de-France, un certain nombre d’idées reçues.

Les promesses d’une mixité sociale comme gage du vivre ensemble au sens de « rencontre » et « partage », des mots qu’affectionne Bernard Devert, et dont la vertu serait de réduire les inégalités peuvent-elles être tenues ?

Prendre en compte la trajectoire des populations

Le lecteur doutera, tant de l’efficacité du concept mixité sociale face à la ghettoïsation des quartiers prioritaires en politique de la ville (QPV) ou au mal-logement. Il y apprendra que les politiques publiques sont construites sur la base des critères des revenus et de la pauvreté alors que, dans la vraie vie, les critères de migration, d’intergénérationnel et de monoparentalité sont tout aussi pertinents. Il prendra la mesure de l’écart entre les objectifs d’une politique publique sous-tendue par la lutte contre un entre-soi paupérisé, d’une part, et les choix résidentiels des ménages, les processus de structuration des espaces ou encore le niveau d’acceptabilité sociale, d’autre part.

Car l’idéal, c’est de « pouvoir vivre là où on a envie », affirme Stéphanie Vermeesch. Or, les politiques construites sur le prérequis de la mixité sociale mesurent des écarts territoriaux sans prendre en compte la trajectoire des populations et la question des mobilités.

Elles doivent en outre s’élargir de la question du logement à celle de la scolarité et de la formation professionnelle, de la sécurité et de la gestion des lieux publics. Les dispositifs de résolution des problèmes relevant de la cohésion sociale ne peuvent pas peser sur les seules épaules des classes moyennes, prévient la chercheuse qui préconise de « déplacer le curseur vers les classes plus aisées ».

Les lois ne peuvent pas tout

Pour répondre au sous-titre du rapport « comment les villes construisent le vivre-ensemble », celui-ci présente des exemples de politique locale menée en Ile-de-France. Le lecteur comprendra que les lois ne peuvent pas tout et qu’elles ne présentent pas la même signification dans une ville riche ou pauvre.

Il entreverra comment les maires déclinent localement les instruments des politiques de l’habitat. A Houdan (Yvelines), « le périurbain n’est pas synonyme de relégation » et l’effort de pédagogie a permis de trouver un équilibre entre la demande de nature et le besoin d’équipements et de services publics ; Nanterre (Hauts-de-Seine) attire les cadres de La Défense tout en essayant de protéger les habitants de ses cités en diversifiant l’offre de logement. Versailles (Yvelines) cherche à construire des HLM et dans le 17e arrondissement de Paris, promoteurs et bailleurs sociaux apprennent à travailler ensemble.

Partout, le même constat : « la mixité sociale ne se décrète pas ». Le plan Borloo pour une mobilisation nationale en faveur des quartiers en difficulté qui doit paraître prochainement en tiendra-t-il compte ?

Note (01)

Christine Lelévrier, professeure en urbanisme, université Paris-Est-Créteil, directrice du laboratoire Lab’urba, EA 3482, présidente du comité scientifique de l’OMIS ; Stéphanie Vermeersch, directrice de recherche CNRS, codirectrice du LAVUE, UMR CNRS 7218, équipe Mosaïques, université Paris-Ouest Nanterre La Défense ; Claire Carriou, maîtresse de conférences en urbanisme à l’université Paris-Ouest Nanterre La Défense, laboratoire UMR LAVUE 7218 ; Éric Charmes, directeur du laboratoire RIVES (Recherches interdisciplinaires ville, espace société), composante de l’UMR CNRS EVS, ENTPE, université de Lyon ; Christophe Noyé, géographe et consultant ; Lionel Rougé, maître de conférences en géographie et aménagement, UMR 6590 ESO, université de Caen. - Retourner au texte

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