La Gazette Santé Social - Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

[Points de vue] Sport-santé | 12/07/2018
L’enjeu c’est de modifier les comportements
par David Picot
SPORT SANTÉ K. Colnel-Territorial

Les professeurs Daniel Rivière et Emmanuel Rush s’accordent sur les difficultés françaises à s’ouvrir aux concepts de prévention et de promotion de la santé. Mais aussi sur le fait que notre société ne favorise pas l’activité physique. Pour modifier les comportements, Daniel Rivière croit au levier "Jeux olympiques 2024". Son confrère, pas du tout.

Email Email

Cet article fait partie du dossier:

Le sport-santé cherche son second souffle

voir le sommaire

Des dizaines d’études scientifiques attestent désormais des bienfaits du sport pour la santé. Pourquoi éprouve-t-il autant de difficultés à s’imposer comme un déterminant de la santé voire un médicament ?

Pr Daniel Rivière : C’est vrai, tout le monde admet que l’on ne peut pas vivre sans manger ou sans dormir. Mais nous trouvons toujours des gens qui pensent qu’il n’y a pas besoin de bouger pour être en bonne santé… Pour moi, tout part de notre scolarité qui ne favorise pas les activités physiques : les enfants n’en font pas suffisamment à l’école et plus ils avancent en âge, moins les programmes en contiennent. L’activité physique et le sport n’y sont pas assez valorisés.

Nous sommes également dans une civilisation qui se sédentarise et ce phénomène n’est pas contrebalancé par une culture de l’activité physique et sportive, dans notre pays en tout cas. C’est triste à dire mais les gens n’ont pas envie de bouger… Sédentarité, surpoids et obésité continuent donc d’augmenter. Le tabac tue 5,2 millions de personnes chaque année dans le monde. Qui sait que la sédentarité fait 5,3 millions de victimes ? Eh oui, le canapé tue !

Pr Daniel Rivière, professeur à la faculté de médecine de Toulouse et chef du service de médecine du sport au CHU de Toulouse. Il est également l’auteur du rapport intitulé « Dispositif d’activités physiques et sportives en direction des âgés publié en 2013 ».

Pr Emmanuel Rush : De mon côté, j’insisterais en premier lieu sur une problématique sémantique. Il convient vraiment de distinguer l’activité physique du sport. Celui-ci renvoie à la notion de compétition et s’avère bien moins accessible pour bon nombre de personnes. Ensuite, en France, le lien activité physique-santé est encore récent. Nous sommes dans une phase de prise de conscience, grâce effectivement à l’apport de la science.

Sur le terrain, nous constatons également que l’activité physique est un sujet qui échappe en grande partie à l’État. Ce sont surtout les collectivités territoriales qui sont à la manœuvre, à travers également le milieu associatif, l’accès aux équipements, etc. Ce cloisonnement complexe entre État, collectivités et mouvement sportif n’aide pas non plus. Enfin, de là à considérer l’activité physique comme un médicament… Nous nous heurtons cette fois à notre système de soins qui est basé sur le curatif et non pas sur le préventif.

Pr Emmanuel Rush, médecin de santé publique, il est également président de la Société française de santé publique (SFSP). Il dirige également une équipe de recherche – « Éducation éthique santé (EES) » – au sein de l’université François-Rabelais de Tours.

Justement, le mot prévention est apparu dans la récente stratégie nationale de santé. Est-ce suffisant pour trouver une place dans ce système de soins, surtout s’il n’y a pas de financements associés ?

DR : À titre personnel, j’ai toujours défendu la prévention car je considère qu’il est plus facile d’empêcher une maladie de survenir que de la guérir. C’est effectivement la première fois que j’entends un ministère parler de prévention… Donc oui, ça bouge, sans mauvais jeu de mots. Mais la France n’est pas un pays de prévention. Nous le constatons dès les études de médecine au cours desquelles les étudiants apprennent à soigner. Donc oui bien sûr, il faut donner davantage de moyens à la prévention. Mais l’enjeu ne se situe pas seulement à ce niveau. Le sport sur ordonnance, c’est génial bien sûr. Mais je ne pense pas pour autant que le sport constitue un médicament comme un autre. C’est une alternative thérapeutique. J’ajouterais que prescrire de l’activité physique, c’est facile ; mettre des patients réfractaires à une activité, nous y arrivons. En revanche, faire en sorte qu’ils continuent, c’est bien plus compliqué. C’est pourquoi, l’enjeu est de modifier les comportements sur le long terme.

ER : Au-delà des priorités annoncées sur la prévention et la promotion de la santé, il convient effectivement de voir comment nous pouvons modifier les circuits de financement et se montrer plus incitatifs pour favoriser les pratiques. Si j’y crois ? Disons que j’avais rarement assisté à des discours aussi uniformes, répétés et martelés… J’ose espérer que les choses vont changer mais pour l’heure je considère que la prévention dans son ensemble, bénéficie d’un financement insuffisant, avec en plus un aspect qui est toujours un peu dérogatoire, exceptionnel. Il y a quelques évolutions favorables à l’image de médecins libéraux et la rémunération sur objectifs de santé publique (Rosp). Mais je suis toujours déçu de constater que des amendements parlementaires soient refusés sur des sujets comme la consommation d’alcool (responsable de 60 000 morts par an en France, NDLR), les publicités alimentaires auprès des enfants ou le Nutri-Score (1). Nous sentons toujours le poids des lobbys économiques qui empêchent d’avancer sur de nombreux plans de la prévention…

Quelles recettes proposez-vous ?

DR : Déjà, nous faisons une erreur en émettant des recommandations, en disant aux Français « Faites ceci, faites cela pour bouger au moins 30 minutes par jour ». Mais ils détestent qu’on leur dise ce qu’ils doivent faire ! Le message serait plutôt de dire : « vous allez vous prendre en charge et lutter contre votre sédentarité à travers toutes les occasions que vous trouverez au quotidien pour bouger ». Sur la question des obstacles à la pratique, d’après une étude sortie récemment, les femmes citent volontiers la garde des enfants. Par ailleurs, elles veulent bien aller au travail à vélo, mais elles arrivent transpirantes et il n’y a pas de douches. Donc quand on parle de moyens, ils doivent aussi servir à ce genre de choses. Sans compter que le sport-santé n’est pas seulement l’apanage du médecin. Ce peut aussi être l’affaire du maître d’école qui donne un ballon ou autre, 30 minutes par jour aux élèves. Autre exemple : lorsqu’une femme accouche, on lui explique comment nourrir son bébé, etc. Pourquoi ne pourrait-on pas lui dire qu’elle peut pratiquer avec lui telle activité à 2 ans. Que certaines sont excellentes à 4-5 ans, pour favoriser sa coordination motrice…

ER : Je reviens sur le vocabulaire. La prévention est un terme surtout employé par les soignants. Contrairement à d’autres pays, nous avons plus de difficultés à parler de « promotion de la santé », qui est un concept plus large. Et qui renvoie à l’empowerment anglo-saxon. C’est-à-dire à la capacité de chacun d’agir et cette idée que le citoyen bénéficie des leviers pour agir et effectuer ses choix. C’est moins paternaliste. Je fais avec et pour la personne. Et non pas, avec et sans elle… Le discours actuel ne fonctionne donc pas. Il suffit d’ailleurs de regarder les courbes de sédentarité, de surpoids et d’obésité.

Le ministère de la Santé et surtout celui des Sports disent vouloir installer une « culture sportive » en France. Et utiliser pour cela le levier des Jeux olympiques de 2024. Est-ce une bonne option selon vous ?

DR : Oui, je suis convaincu que les JO constituent une opportunité pour modifier les comportements et expliquer aux gens qu’ils doivent se prendre en charge pour être en bonne santé. Et pour que personne ne se sente exclu des différents messages, j’insiste sur le fait que les JO se dérouleront en France et pas seulement à Paris. Mais attention, il ne faut pas dire aux Français qu’ils doivent faire du sport pour avoir des médailles ! Il faut parler d’activités physiques adaptées. Certaines fédérations sportives ont déjà mis en place des déclinaisons santé de leurs activités, à destination des personnes sédentaires ou malades. J’en profite pour dire que le Médicosport-santé (2), réalisé par le CNOSF représente un excellent outil pour cela. Il recense les disciplines mais aussi les protocoles d’activité physique et sportive qui peuvent être proposés, selon les types de population.

ER : Non, je doute que les Jeux aient un quelconque effet… Sur le plan scientifique, je n’ai pas connaissance d’études selon lesquelles cet événement ait pu modifier les habitudes de pratique d’une population. Sur le moyen ou le long terme en tout cas. Avec les JO, nous sommes dans une dynamique médiatique, sociale. Je pourrais y croire s’ils s’inscrivaient dans une dynamique globale, de longue haleine, à travers une politique très volontaire. Et donc dotée de budgets conséquents. J’attends de voir en fait.

Note (01)

Logo d’information nutritionnelle pouvant être apposé sur emballages alimentaires. Lors de l’examen du projet de loi agriculture et alimentation, fin mai 2018, l’amendement pour le rendre obligatoire a été rejeté par l’Assemblée nationale. - Retourner au texte

Thème abordé

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>