La Gazette Santé Social - Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

Lutte contre la pauvreté | 16/11/2018
Pauvreté : la lutte finale ?
par Nathalie Levray
pauvreté © Juefraphoto-AdobeStock

Depuis trente ans, tous les dix ans environ, une loi essaie de lutter contre la pauvreté avec une mesure phare. Aucune n’y est parvenue et si notre système de protection sociale joue le rôle d’amortisseur, près de 9 millions de personnes vivent avec un revenu sous le seuil de pauvreté. La stratégie dévoilée en septembre 2018 parviendra-t-elle enfin à inverser la tendance ? Si la stratégie a pu séduire sous certains aspects, le budget, l’appel aux collectivités et certains choix politiques font craindre un nouvel échec. Un de trop ?

1 Email Email

Cet article fait partie du dossier:

Pauvreté : la lutte finale ?

voir le sommaire

Quoi de commun entre une mère isolée, un jeune sans diplôme, un retraité au minimum vieillesse, une famille immigrée, un travailleur précaire ou privé d’emploi depuis longtemps, une personne handicapée, une famille à faibles revenus avec enfants, un agriculteur ou un autoentrepreneur ? La pauvreté frappe dans chacune de ces catégories. C’est dire que ses visages sont multiples.

14 % de la population sous le seuil de pauvreté

Le phénomène s’analyse d’abord sur le plan monétaire. Une personne est pauvre quand elle vit dans un foyer dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté, calculé à partir du niveau de vie médian (1 710 euros en 2016) et rapporté à la composition du ménage. L’Insee retient une distribution des niveaux de vie de la population à 60 % de ce revenu.

Sur cette base, 8,8 millions de personnes (14 % de la population) vivent avec moins de 1 026 euros par mois pour une personne seule. Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, note que « ce choix aboutit à une vision très hétérogène de la pauvreté, du ménage modeste à la très grande précarité ».

Avec le calcul à 50 % qu’il préconise, ce sont cinq millions de personnes (8 % de la population) qui disposent de moins de 855 euros par mois.

Au quotidien, la mesure monétaire est de fait insuffisante à caractériser toutes les manifestations de la pauvreté. Les cerner suppose de considérer aussi les privations matérielles, notamment :

  • pour se nourrir – 3,9 millions de personnes à l’aide alimentaire en 2016 ;
  • se loger – 4 millions de personnes mal logées ou privées de domicile ;
  • se chauffer – 5,1 millions de ménages précaires énergétiques ;
  • se vêtir – 5 millions de personnes sans deuxième paire de chaussures.

Enfin, les inégalités vécues pour satisfaire ses besoins sociaux, en matière de santé, de logement, d’éducation, de culture ou de transport, révèlent des situations de pauvreté.

K. Colnel-Territorial

Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté

Jusqu’au début des années 1980, le taux de pauvreté baissait « notamment du fait de l’amélioration de la situation des personnes âgées » et de la « réduction des inégalités par le bas », selon l’Observatoire des inégalités.

Ce n’est plus le cas depuis le milieu des années 1990. Pourtant, tous les dix ans depuis trente ans, une loi s’y est essayée avec un dispositif phare : revenu minimum d’insertion en 1988, couverture maladie universelle en 1998, revenu de solidarité active (RSA) en 2008.

En 2013, le plan de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale et ses cinq axes d’action – accès aux droits, hébergement et logement, emploi et formation professionnelle, santé, enfance et famille – ont échoué à inverser la tendance.

La Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté 2018 fera-t-elle mieux ? Sa méthode d’élaboration a plu. La concertation portée par Olivier Noblecourt, délégué interministériel à la prévention et à la lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes, est jugée « forte » par François Soulage, président du Collectif Alerte (1) : « 60 % des propositions formulées ont été retenues ».

Nicolas Truelle, directeur général d’Apprentis d’Auteuil, souligne « l’espoir créé par l’effort d’écoute et de prise en compte des acteurs et des personnes concernées par la pauvreté ». Plus nuancée, Juliette Chevalier, directrice du plaidoyer à l’Unicef, reconnaît le « brassage d’idées » mais regrette l’absence de « vision globale qui relierait l’ensemble des mesures ».

Mixité sociale et insertion professionnelle

Présenté sous la bannière du « Faire plus pour ceux qui ont moins », le catalogue des mesures préconisées comporte davantage de crèches, notamment dans les « territoires fragiles », ou avec des objectifs de mixité sociale ou d’insertion professionnelle des parents ; un plan de formation pour 600 000 professionnels de la petite enfance ; le repérage et l’accompagnement renforcés des décrocheurs avec l’extension de la garantie jeunes.

En complément, la stratégie joue la carte « emploi » en s’appuyant sur deux rapports remis début septembre au président : la mise en place d’un revenu universel d’activité ; la création d’un service public de l’insertion pour l’orientation rapide et l’accompagnement personnalisé vers l’emploi des bénéficiaires du RSA.

L’équipe gouvernementale est attendue sur le terrain de la concrétisation. « La plupart des mesures intéressantes, comme la fin des sorties sèches de l’aide sociale à l’enfance, dépendent de la bonne volonté politique des conseils départementaux », note Juliette Chevalier. De leurs capacités financières aussi et les tensions entre l’État et les départements inquiètent.

En outre, les paradoxes ne manquent pas. « Les PMI doivent être plus nombreuses, mais comptent de moins en moins de médecins. Les logements très sociaux ne sont pas ouverts aux plus démunis », note Marie-Aleth Grard, vice-présidente d’ATD Quart Monde. « Le nombre de crèches à vocation d’insertion professionnelle doit être augmenté. Qui les financera ? », demande ­Nicolas Truelle.

« Proposer un accompagnement global du bénéficiaire du RSA est positif mais comment voulez-vous qu’une personne entre dans cette logique avec 550 euros par mois ? », s’indigne François Soulage. « Le paradigme de la prévention est néanmoins intéressant pour changer de pied », considère Alain Villez, président de l’association Les petits frères des Pauvres, tout en déplorant « l’impasse sur les personnes âgées ».

Effet contre-productif

L’accueil est d’autant plus mitigé que les politiques actuelles semblent manquer de cohérence. Grâce à son modèle redistributif performant, la France est un des pays européens où le taux de pauvreté est le plus faible et le moins durable.

Pourtant, en parallèle de sa stratégie anti-pauvreté, le gouvernement diminue, par exemple, les aides au logement (1,2 milliard d’euros/an) et désindexe les retraites (3 milliards d’euros/an). L’effet est contre-productif explique l’Insee : malgré une baisse du chômage, le taux de pauvreté reste stable en 2017 en raison d’« un plus faible effet des transferts sociaux et fiscaux sur la réduction de la pauvreté ».

« La stratégie donne des signes mais avec quels moyens ? », interroge Marie-Aleth Grard. « Huit milliards d’euros en quatre ans, c’est deux milliards d’euros par an, à comparer aux cinq milliards d’euros par an de baisse de l’imposition des revenus financiers du patrimoine », rappelle Louis Maurin. Selon lui, « le plan n’attaque pas la racine de la pauvreté », il se contente « de l’amortir ».

Pour s’en sortir, les pauvres « ont besoin d’actions concrètes ». Les politiques publiques devraient mettre le paquet sur l’éducation pour que l’école compense les inégalités ; sur le logement, notamment social, parce qu’un toit permet de « tenir dans son travail et à l’école », constate Marie-Aleth Grard. Des ressources suffisantes, y compris pour les jeunes de moins de 25 ans, et la facilité à demander une allocation sont aussi primordiales. Le dédoublement des classes de CP dans les quartiers prioritaires ne concerne « qu’un dixième des classes et un quart de la population pauvre », note Louis Maurin.

Pour éviter l’entrée de nouvelles personnes dans la pauvreté, ses causes profondes doivent être résorbées : le chômage, le temps partiel subi, l’emploi précaire, les bas salaires. La stratégie « part du principe que le travail existe », note Nicolas Truelle. Il faut « encourager le lien avec les entreprises », poursuit-il. Pourtant, les propositions de médiation en entreprise issues de la concertation ou celles du rapport Klein pour l’embauche accompagnée de personnes en cours d’insertion n’ont pas été retenues.

Alors qu’une loi « d’émancipation » est promise pour 2020, la lutte contre les pauvretés attend donc surtout une approche globale de l’accès aux droits et un contrat social où chaque membre constitutif de la société y met du sien. Pour ne pas attendre un nouveau plan dans dix ans.

Il regroupe 39 fédérations et associations de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.


Chiffres Clés

  • - 8,1 points de réduction du taux de pauvreté sous l’effet des prestations et de la fiscalité directe (de 22,3 % à 14,2 % en 2015).
publier un commentaire

Réagissez à cet article

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>