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Lutte contre la pauvreté | 28/11/2018
La pauvreté n’est pas un état, c’est un processus
par Nathalie Levray
pauvreté © nnerto-AdobeStock

Le sociologue Nicolas Duvoux rappelle que des mesures en apparence éloignées des objectifs anti-pauvreté peuvent produire les effets les plus substantiels. Pour l’économiste Pierre Concialdi, il faut du temps pour saisir la portée structurelle des autres politiques publiques sur la pauvreté.

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Pauvreté : la lutte finale ?

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Comment analysez-vous les situations de pauvreté et quels sont les enjeux pour notre société à les combattre ?

Pierre Concialdi : On ne peut faire abstraction des mécanismes de production et de reproduction des inégalités : la pauvreté n’est pas un état, c’est un processus. Par ailleurs, ces inégalités font système, d’où le caractère multidimensionnel de la pauvreté. C’est en agissant sur ces divers processus que l’on peut véritablement avoir l’ambition d’éradiquer la pauvreté. L’enjeu est, plus positivement, de permettre à tous d’avoir les ressources minimales pour participer à la vie sociale. Le travail réalisé par l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale avec la publication de « budgets de référence » fournit désormais un repère important pour aller dans cette direction, ce qui est une nécessité si nous voulons faire société. Aujourd’hui, on estime qu’environ un tiers de la population n’a pas accès à ce niveau de vie minimal.

DRPierre Concialdi est économiste, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires) et spécialisé dans les questions sociales.

Nicolas Duvoux : La pauvreté s’est déplacée au cours des dernières décennies. Elle touchait massivement les personnes âgées et désormais ce sont les enfants et les jeunes adultes qui sont les plus vulnérables. Cela est dû au chômage de masse mais aussi aux transformations de la sphère familiale, ce qui explique que certaines catégories comme les familles monoparentales, qui sont à 80 % des femmes, soient encore plus fortement touchées. La pauvreté frappe les populations urbaines. Par ailleurs, il n’y a pas que le critère monétaire. La pauvreté peut aussi être mesurée à partir des conditions de vie, des situations d’assistance sociale ou du sentiment de pauvreté. Prises ensemble, ces mesures font ressortir qu’une partie beaucoup plus large de la population est concernée par une forme ou l’autre de la pauvreté. A contrario, les populations qui sont touchées par les différentes formes en même temps constituent des noyaux durs de la pauvreté, atteints par un cumul de difficultés.

Nicolas Duvoux est professeur de sociologie à l’université Paris VIII Vincennes Saint-Denis, chercheur au CRESPPA-LabToP, membre de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale.

Les plans se succèdent. Sait-on mesurer correctement les effets des politiques publiques qui sont menées ?

PC : On dispose d’indicateurs réguliers sur la pauvreté monétaire ou la pauvreté en conditions de vie, ainsi que sur d’autres dimensions de la pauvreté. Ces indicateurs pourraient certainement être enrichis, mais la question clé reste celle de l’évaluation. Une première difficulté provient de l’interaction avec les autres politiques publiques. On peut mettre en place des plans d’urgence pour soulager les formes les plus extrêmes de la misère. Mais si, en même temps, les politiques d’emploi continuent de nourrir le développement d’emplois précaires à bas salaire – comme on l’a observé depuis vingt ans – la pauvreté n’a guère de chance de reculer. Par ailleurs, une évaluation pertinente nécessite un certain recul temporel pour saisir les effets structurels des politiques, ce qui est difficile et guère compatible avec le temps de l’action politique. C’est pourquoi les comparaisons internationales peuvent être utiles. Par exemple, concernant les mesures présentées récemment pour lutter contre la pauvreté des enfants, nombre d’entre elles s’inspirent de celles qui avaient été mises en œuvre par le gouvernement de Tony Blair. Or, les travaux d’évaluation menés au Royaume-Uni ont montré leur faible efficacité et ces politiques ont été abandonnées.

ND : Les stratégies successives ont le mérite de faire apparaître des dimensions du phénomène et d’opérer des prises de conscience d’enjeux spécifiques. Le dernier plan quinquennal avait mis en avant la question du non-recours. La pauvreté des enfants et des jeunes est au cœur de la préoccupation actuelle. L’un et l’autre de ces aspects sont de vrais problèmes, ce qui ne signifie pas que les mesures prises suffisent à les résoudre. Lutter contre le non-recours suppose d’automatiser le versement des prestations, mais cela représente un coût élevé pour la collectivité. Faire baisser la pauvreté des jeunes supposerait de leur accorder un revenu comme aux plus de 25 ans, mais de fortes résistances se manifestent pour une extension du RSA aux moins de 25 ans par exemple. On sait que les prestations sociales en France permettent de réduire le taux de pauvreté monétaire de 8 %, ce qui est substantiel.

Les politiques publiques privilégient l’accompagnement, le travail et l’autonomie plutôt que la solidarité et les ressources. Ce triptyque fonctionne-t-il ?

ND : La régulation de la pauvreté, en France, a plutôt mis l’accent sur une stratégie de revenus. Le problème, c’est que contrairement aux ambitions qui avaient été annoncées au moment de la mise en œuvre du RMI, l’accompagnement n’a pas réellement été développé pour être un droit effectif pour chaque personne en difficulté. L’enjeu est bien d’articuler une stratégie de revenus, permettant un accès à des prestations (logement et minima sociaux) suffisantes pour couvrir les besoins et à un accompagnement social qui permette à la personne de (re)trouver une place dans la société. Le surcroît de chômage après la crise de 2008 s’est traduit par une forte augmentation du nombre d’allocataires du RSA et les départements, qui n’avaient pas les moyens de poursuivre des politiques d’accompagnement ambitieuses, ont limité leur investissement dans l’accompagnement.

PC : Personne ne conteste l’idée que le chômage constitue une des causes majeures de la pauvreté. Mais dans un contexte de sous-emploi massif, rien ne peut être attendu de ce triptyque. Fondamentalement, la question de l’accès à l’emploi ne relève pas de mesures d’accompagnement ni de formation. Il y a en effet un décalage croissant entre la structure des emplois proposés et le niveau de formation des salariés. En 2012, 27 % des salariés étaient déclassés avec un niveau de formation supérieur à celui de leur emploi, contre 18 % en 1999. De plus en plus de salariés occupent ainsi des emplois que d’autres, un peu moins bien formés, pourraient tout à fait occuper. Le problème réside dans la pénurie massive d’emplois et les politiques suivies n’y apportent pas de réponse. Les évaluations du comité de suivi du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (Cice) montrent que la baisse des coûts de main-d’œuvre est totalement inefficace de ce point de vue. Pourtant, les gouvernements successifs restent arc-­boutés sur ce dogme.

Au regard de la nouvelle stratégie, quelles perspectives tracez-vous, notamment en ce qui concerne « l’éradication de la grande pauvreté en une génération » ?

ND : La pauvreté a ceci de particulier qu’elle est à la fois un secteur spécifique d’action publique, identifié comme tel et un indicateur synthétique de l’ensemble des politiques publiques (éducative, sociale, économique, de santé, de retraite, etc.). Parfois, ce sont donc des mesures très éloignées en apparence des objectifs explicites de lutte contre la pauvreté qui produisent les effets les plus substantiels. Les retraites obligatoires ont permis de fortement diminuer la pauvreté des indigents au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle, dans tous les pays. C’est le pari de la stratégie actuelle, qui mise sur l’éducation. Cependant, on peut penser que d’autres choix du quinquennat empêcheront l’objectif de se réaliser.

PC : Le discours des décideurs politiques sur les personnes pauvres est largement empreint d’idéologie. Il est, au mieux, compassionnel et, au pire, stigmatisant. Cette représentation est en décalage avec la réalité et nourrit un diagnostic erroné quant aux causes profondes de la pauvreté. Il n’est donc guère étonnant que ces politiques échouent. Le projet de « revenu universel d’activité » risque de marquer une nouvelle rupture. Non seulement parce qu’il conditionne le versement d’une prestation très insuffisante à une obligation de travail, mais aussi parce que ces activités forcées risquent d’exercer une nouvelle pression à la baisse sur les salariés qui ont déjà un emploi et d’aggraver leurs conditions de vie.

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  1. Il faut mettre le RSA a partir de 18 ans pour en finir avec l’extrême pauvreté des 18-24 ans.
    Les milliardaires et un impôt progressif universel peuvent financer ce projet très très urgent.

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