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Société | 08/01/2019
En quoi le revenu universel nous interroge-t-il sur notre relation au travail ?
par Auteur Associé
euros argent © Pascal-Thauvin-Fotolia.com

Pour alimenter les débats de la grande concertation nationale qui va faire suite, début 2019, aux revendications entendues sur les ronds-points publics occupés par les Gilets jaunes, il peut être bon de s’interroger sur l’éventuelle remise en cause de la relation au travail que pourrait entraîner l’instauration d’un revenu universel de base.

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Par Jean-Michel Caudron, consultant en ingénierie sociale, jean-michel.caudron@orange.fr

Dans un contexte où la révolution numérique contribue à l’effritement du travail-emploi, l’idée d’un revenu universel de base est, enfin, à la mode dans le débat public, le président de la République souhaitant le mettre en place.

Dix-huit conseils départementaux socialistes souhaiteraient, de leur côté tester un revenu de base dès début 2019, suite au dépôt d’une proposition de loi socialiste, le mercredi 17 octobre 2018, appelant à une « expérimentation territoriale visant à instaurer un revenu de base ».

Le gouvernement finlandais expérimente depuis 2017 le versement d’un revenu de base inconditionnel, pour simplifier le système socio-fiscal et relancer l’emploi. Le sujet était en débat lors du colloque du Grand Orient sur les droits sociaux du citoyen européen en… 1994…

Certes, un revenu universel de base n’est pas nouveau, car, dans les sociétés traditionnelles (dans chaque continent), il y a toujours eu des moyens permettant à chacun de vivre à sa faim, à travers des terrains « communs » partagés au sein de la communauté pour les familles en précarité, la possibilité d’aller ramasser des branches pour le feu dans les forêts domaniales, etc. À la Révolution française, chaque chef de famille avait le droit à une vache pour nourrir sa famille…

Revenu universel de base ou revenu minimum d’existence ?

La société est traversée par le débat entre :

  • les tenants d’un revenu minimum d’existence unique qui remplacerait le magma d’aides et allocations existant aujourd’hui pour les personnes en précarités diverses (voire, pour certains, un État social actif ne donnerait des aides que si les personnes en précarité redonnent automatiquement quelque chose en échange) ;
  • les tenants d’une « utopie » d’une redistribution des richesses (au moins pour anticiper la pente qui semble inexorable vers une société sans emploi, pour éviter les casses sociales et sociétales).

Mais, dans le débat ci-après, restons centrés sur le revenu universel de base, inconditionnel pour tous.

Que pourrait être ce revenu universel de base maintenant qu’une grande majorité de la population vit en ville ?

Une mesure qui repose sur son inévitabilité

Nous nous dirigeons vers une forte demande sociétale de pouvoir consacrer son temps à d’autres activités humaines qu’au travail-emploi, ainsi que vers un business model qui a moins d’employés, plus de consommateurs, plus de personnes inemployables. La situation ne pourra pas perdurer longtemps sans action extérieure, c’est-à-dire ajout d’une nouvelle donnée, pour ne pas dire une nouvelle donne…

Restent donc les revenus reçus de la puissance publique, par exemple les allocations sociales et les niches fiscales, qu’il convient d’augmenter globalement et durablement si l’on veut peser. Mais, en multipliant les avantages fiscaux et sociaux, l’État se complique les choses tout en se discréditant, ce qui n’est, en toute logique, pas souhaitable, d’autant que cela ne rendrait pas le système plus équitable.

Dès lors, la mise en place d’une solution universelle paraît à même de répondre aux nouveaux enjeux économiques.

Une mesure qui repose sur son financement

Les principaux adversaires d’une telle mesure pointent son coût. Soit. Mais ne faut-il pas garder à l’esprit que ce revenu universel aurait toute légitimité à remplacer un nombre important de prestations sociales et de niches fiscales ? Toutes ces dépenses représentent déjà une part conséquente de l’action financière de la puissance publique. La mise en place d’un système unique, harmonisé, permettra, par ailleurs, des économies d’échelle en matière de gestion et une baisse des contentieux liés aux divergences d’interprétation locale.

La hausse du pouvoir d’achat, notamment pour les individus ayant les revenus les plus faibles, se traduit par une hausse de leur consommation. L’instauration d’un tel revenu universel, au montant conséquent, permettrait donc de relancer massivement la consommation, ce qui, en fin de compte, est bon pour l’intégration sociale, les finances de l’État et la croissance économique.

Une mesure qui repose sur son exécution

Cette mesure changerait fondamentalement la donne. Son exécution doit être parfaite, au risque sinon d’en diminuer les effets, voire de n’en faire qu’une action publique mal léchée, donc mal comprise, donc mal aimée.

Un revenu universel remettrait-elle en cause notre relation au travail ?

Un revenu universel pourrait sûrement nous permettre de changer de paradigme quant à la valeur, la nature et la place du travail :

  • pour les travailleurs pauvres, car, par exemple, les femmes (ou les hommes) subissant des emplois à temps partiel non choisis pourraient choisir peut-être plus facilement entre travailler pour peu de gain (une fois avoir payé les frais de garde de leurs enfants) ou pouvoir choisir d’effectuer une autre activité humaine ;
  • pour les personnes en précarité sociale et financière, car un revenu universel faciliterait l’accès à un revenu d’existence aux bénéficiaires, aujourd’hui, du RSA (50 % des ayants droit n’y recourent pas et même 68 % pour le RSA-activité), apporterait (enfin) un revenu d’autonomie aux étudiants, assurerait un minimum de ressources pour les professions libérales, les agriculteurs et les commerçants à petits revenus ou pendant des périodes difficiles financièrement, etc. ;
  • pour les personnes devenues inemployables ou empêchées de travailler, ponctuellement ou de façon durable, de par un handicap, un problème de santé mentale, etc., avec un revenu universel qui leur permet de continuer à participer à la norme de consommation ;
  • pour les citoyens qui aspirent à travailler moins (voire à arrêter de travailler selon leurs choix de vie), pour avoir plus de temps libre, et qui le sont empêchés aujourd’hui en termes de ressources nécessaires pour vivre, et qui, en passant à temps partiel, libéreraient des heures pour créer des emplois…

Ceci dit, le revenu universel n’élimine pas le risque de stigmatisation des bénéficiaires, ne procure pas le sentiment qu’exprime la formule « gagner sa vie », ne garantit pas l’autonomie des bénéficiaires puisqu’ils dépendent des décisions qui leur échappent, etc. Mais alors…

Un revenu universel est-il humanisme compatible ?

L’Humanisme promeut l’idée que la dignité de l’Homme et le fait d’exister sont des préalables à tout système de solidarité universelle. Le rappel de cette dignité, postulée par la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, apparaît fondamental lors des crises économiques, mais également dans une perspective générale de cohésion sociale à long terme.

Le principe humaniste qui sous-tend une proposition de garantie universelle d’existence est l’exigence de dignité pour tous. Par conséquent, chaque citoyen a vocation à devenir bénéficiaire de la garantie universelle d’existence sur le critère de sa seule naissance, sans autre contrepartie.

Cette caractéristique ne devrait-elle pas conduire les humanistes à privilégier le terme de garantie (obligation contractuelle ou légale qui engage un fournisseur – l’État, en l’occurrence – envers un acquéreur – le citoyen, dès sa naissance –, dans le cadre d’un contrat social) universelle d’existence plutôt que celui de revenu (rétribution en contrepartie d’une action réalisée) universel de base qui peut induire chez le citoyen le sentiment d’être redevable de quelque chose (surtout s’il est en incapacité de produire une richesse économique) ? L’objectif est de donner à chacun les chances d’exister et d’avancer dans toutes les étapes de sa vie.

La garantie universelle d’existence doit ainsi permettre au citoyen de faire face aux besoins primaires de son existence en termes de nourriture, de logement et de santé (accès aux soins), quelles que soient ses situations professionnelle et personnelle. Cette réflexion peut également envisager de séquencer la garantie universelle d’existence en fonction des grandes étapes de la vie (petite enfance, cycles d’études, vie active, vieillesse, etc.), avec des droits de tirage adossés à chacune de ces étapes.

En plagiant les conclusions du colloque du Grand Orient sur les droits sociaux du citoyen européen de 1994, mais en remplaçant le revenu universel par la garantie universelle, la naissance donne le droit de satisfaire des besoins et, en conséquent, entraîne la création d’un compte destiné à recevoir une garantie universelle d’existence modulée en fonction de l’âge et de la richesse nationale…

En guise de conclusion provisoire

Une garantie universelle d’existence, nouvelle branche de la sécurité, serait une vraie conquête sociale, qui faciliterait une désaliénisation dans le rapport au travail, faciliterait, pour chacun, le fait de mieux choisir le cadre de son existence et permettrait de mieux partager l’emploi entre tous.

En effet, une garantie universelle d’existence permettrait de passer :

  • du travail-emploi (voire au travail-labeur), avec une allocation « charitable » pour ceux empêchés de travailler, les obligeant même de donner une compensation systématique pour bénéficier de cette allocation, conception de la société qui ne permet vraiment qu’aux gens aisés de se payer le luxe de s’engager dans un bénévolat compassionnel ;
  • au travail-engagement (voire au travail-plaisir), laissant chacun la possibilité de s’engager comme volontaire et/ou comme professionnel dans la vie sociale et civique de son territoire.

Ainsi, grâce à la garantie universelle d’existence jouant sur le capital-temps de chacun (sur la base de la loi théorique de Yoland Bresson, reliant ressources et temps disponible personnel, accordant une valeur-temps à ce dernier, qui serait payée par un revenu minimum inconditionnel), le travail-salaire, qui sert d’abord à alimenter le capital financier de quelques-uns, serait progressivement remplacé par le travail-engagement renforçant le capital social et culturel de tous, patrimoine immatériel de l’humanité, ce qui respecterait les valeurs humanistes de liberté, d’égalité et de fraternité…

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  1. Je voudrais mentionner, comme argument, que l’allocation universelle permettrait grandement, à l’échelle d’un pays, de baisser de façon significative ses coûts de production en baissant les coûts de sa main d’oeuvre et ainsi attirer les investisseurs des autres pays!
    Chaque employeur sachant que son employé touche une allocation universelle baissera automatiquement d’autant le salaire normal qu’il lui donnerait!

    Qu’en pensez-vous?

  2. Pour répondre à Riopel (commentaire du 8/01)
    Pas d’accord avec votre vision de « baisse des salaires » bien au contraire, un revenu de base serait plutôt le levier inverse pour une augmentation des salaires, surtout les plus pénibles ou les plus contraints par des horaires difficiles (nuit, 3×8…etc) car si les employés se libèrent de la contrainte économique et ont plus le choix et du pouvoir de négociation, les employeurs auront plus de mal à recruter avec de faibles salaires d’où une revalorisation des emplois qui aujourd’hui sont mal considérés et pourtant utiles à la société. En résumé : qui ramassera les poubelles ? Quelle remise en question sur l’utilité sociale des jobs (ex : trader) et leur niveau de rémunération ? Le débat est intéressant…

  3. tout à fait pour le revenu universel , ou garantie universelle , il faut juste que le montant soit assez haut pour vivre decemment (ex: plafond seuil de pauvreté), mais pas trop pour garder quelques prestations sociales ( retraites,santé,chômage).on garde un salaire minimum garantie , et on indexe le RU sur l’inflation ,comme ça ,le coût de la vie ne monte pas.

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