Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

INTERVIEW EXCLUSIVE | 07/09/2012

Dominique Bertinotti : « L’aide à la parentalité relève des missions de service public »

par Hélène Delmotte

Le 3 septembre, le Centre d'analyse stratégique a remis à Dominique Bertinotti, ministre déléguée chargée de la Famille, un rapport sur les dispositifs de soutien à la parentalité (2). Il doit alimenter, dans les mois qui viennent, une concertation visant à donner plus de cohérence et de visibilité aux initiatives existantes. Interview

Email Email

Pourquoi « aider les parents à être parents » ?

Tout se passe comme si, par le passé, les parents l’étaient par « instinct ». Or, aujourd’hui, quel que soit leur milieu social, le lieu où ils vivent ou leur niveau de ressources, ils éprouvent, à un moment de leur vie de parents, le besoin d’être aidés dans cette fonction.
C’est une nouveauté, que j’ai expérimentée lorsque j’étais maire du 4e arrondissement de Paris. Alors qu’ils vivaient dans un environnement plutôt favorisé, j’ai rencontré des parents désemparés, pour certains angoissés. J’ai répondu à ce constat en créant un pôle parents, qui proposait à la fois des services classiques (inscription à la crèche, paiement de la cantine scolaire…) et innovants, comme du conseil juridique ou l’accès à des pédo-psychiatres. C’était également un lieu d’information et d’échange de bonnes pratiques entre parents. En effet, on se sent moins isolé lorsque l’on constate qu’on n’est pas seul à rencontrer des difficultés.

Comment expliquez-vous l’émergence de ce besoin social ?

Nous vivons dans une société de la réussite, qui ne laisse pas beaucoup de place à la possibilité de se tromper. En matière d’éducation des enfants et de réussite scolaire, la pression exercée sur les parents, et sur les femmes en particulier, est très forte.
Ce phénomène touche tous les milieux sociaux et est relayé par les médias : il faut choisir la bonne poussette, le bon jouet, etc., la pression est terrible ! Par ailleurs, dans le passé, la famille s’envisageait au sens large. L’éducation de l’enfant pouvait être assurée aussi par des oncles, des grands-parents… Aujourd’hui, du fait de l’évolution des modes de vie, les couples affrontent parfois dans la solitude les difficultés qu’engendre l’éducation d’un enfant. Il y a donc une demande de soutien.
Mais – et je me situe là en rupture avec le gouvernement précédent – il est hors de question de stigmatiser les familles. Personnellement, je n’en ai pas rencontrées qui se disent démissionnaires et qui en sont fières ! Ce sont des familles qui sont parfois en grande détresse : ce n’est pas en les stigmatisant qu’on les aidera. Je serai donc la ministre de toutes les familles, mais aussi de tous les parents. Aider les parents à bien éduquer leurs enfants est une exigence qui relève des missions de service public.

La suppression des allocations familiales en cas d’absentéisme scolaire vous semble-t-elle pertinente ?

A peine 250 familles ont été concernées par ce dispositif. C’est bien la preuve qu’il ne sert pas à grand-chose. Je ne crois pas que c’est par la sanction que nous responsabiliserons les familles.
Cela ne veut pas dire qu’il faut se substituer à des parents qui sont parfois insuffisamment présents. Ce n’est pas en prenant des mesures de rétorsion qu’on les convaincra, mais bien plutôt en les faisant rentrer dans une forme de contrat « donnant-donnant ». Lorsque vous voyez quelqu’un qui se noie, vous ne lui enfoncez pas la tête sous l’eau !
Dans ce domaine, les outils ne sont pas seulement financiers. Le rôle des prestations monétaires est important, mais il y a aussi un besoin d’écoute, d’accompagnement. Le rapport du Centre d’analyse stratégique (CAS) le démontre : de nombreux pays ont mis en place des dispositifs de soutien à la parentalité très intéressants. Dans certaines expériences, nous sommes presque dans la formation du parent. On peut réellement convaincre et aider les parents à faire eux-mêmes du soutien scolaire, par exemple. Même s’ils n’ont pas fait d’études, ils pourront dire à leur enfant : « Je sais pourquoi ton professeur t’a demandé de faire cet exercice ».

Quels enseignements retirez-vous du rapport du CAS ?

D’abord un constat. Même si, en matière de soutien à la parentalité, la France est moins avant-gardiste que l’Europe du Nord par exemple, les initiatives sont nombreuses. Mais les acteurs agissent souvent de façon isolée, sans réelle coordination ni vision globale. Il faut lutter contre ce mal français qu’est l’empilement des dispositifs. Il faut aussi faciliter l’accès des parents à l’information. Vous êtes un parent en difficulté, que faites-vous ? Vers qui vous tournez-vous ? Aujourd’hui, c’est très flou. Faut-il créer une plate-forme internet ? Un numéro de téléphone dédié ? Un lieu où les familles puissent se rendre ? Les modalités peuvent être diverses, mais il faut une indication très claire des dispositifs existants.
La rentrée des classes est aussi la rentrée des parents : nous pourrions imaginer qu’à cette occasion, les parents soient systématiquement informés qu’en cas de difficultés, ils pourront consulter tel site internet, aller dans tel lieu… C’est aux collectivités locales et aux associations, que l’Etat est amené à subventionner ou à financer, de définir comment elles souhaitent améliorer cette visibilité.
Par ailleurs, de la même façon que nous définissons les missions de service public de la petite enfance, nous allons travailler, en concertation avec les familles et les collectivités, à la définition des missions de service public d’aide à la parentalité. Chaque parent, quel que soit l’endroit où il habite, doit pouvoir, à un moment donné, être aidé dans son parcours de parent. Il y a également un travail à mener pour évaluer les dispositifs existants.

A quel niveau faut-il piloter cette politique ? Souhaitez-vous plus de décentralisation ?

En matière d’aide à la parentalité, les missions de service public sont très éclatées. Il manque un véritable pilote, un coordinateur. Dans les mois qui viennent, nous allons décider, avec les collectivités, qui sont elles-mêmes demandeuses, qui doit assumer ce rôle : la commune, l’intercommunalité, le département, la région ? Rien n’est tranché.
Géographiquement au moins, une échelle comme celle de la région a une vraie pertinence. Nous allons également travailler sur ce dossier au moment de la renégociation de la convention d’objectifs et de gestion (COG) avec la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf), début 2013. Le soutien à la parentalité fait partie de ses objectifs.

Allez-vous y associer les agences régionales de santé ?

Cela ne fait pas partie de nos priorités, même si la gouvernance du système de santé au niveau régional nous inspire. Mais aborder l’aide à la parentalité en prenant comme porte d’entrée la santé nous semble trop spécifique, d’autant que nous cherchons à banaliser et à universaliser ces soutiens. Nous souhaitons que les parents y aient recours lorsque ça va mal, mais aussi lorsque tout va bien, car c’est le meilleur moyen de prévenir les difficultés.

Faut-il, comme le préconise le rapport du CAS, des aides spécifiques en fonction des publics ?

En effet, les priorités ne sont pas les mêmes dans les quartiers aisés et dans ceux en grande difficulté. A Pierrefitte, en Seine-Saint-Denis, les mères de famille disposent d’une médiatrice, à qui elles peuvent faire appel pour préparer un rendez-vous avec le conseiller principal d’éducation du collège, par exemple. Car même si elles maîtrisent bien le français, ce genre de démarche les impressionne.
Dans le 4e arrondissement de Paris, les parents n’avaient pas du tout cette demande ! En revanche, nous étions confrontés au problème des « enfants carte bleue » : ils ne leur manquaient rien, sauf que leurs parents s’intéressent à eux. On voit donc que si la demande de soutien est partout, elle varie suivant les lieux, les milieux sociaux. Il appartient aux collectivités, en fonction des besoins qu’elles détectent sur leurs territoires, de définir des priorités.

Dans un contexte de restriction budgétaire, envisagez-vous de revenir sur le principe de l’universalité des allocations familiales, pour aider mieux les familles qui en ont le plus besoin ?

L’universalité des allocations familiales est un engagement du président de la République.

Faut-il aider spécifiquement les pères ?

Dans le passé, le rôle des pères était avant tout d’assurer le gîte et le couvert, et d’apporter un peu d’autorité. Ils étaient moins présents qu’aujourd’hui dans l’éducation des enfants. Mais dans ce domaine, les choses ont changé, notamment parce que les femmes ont pris leur place dans la vie active. Les mentalités doivent donc évoluer.
Comme l’explique le sociologue François de Singly, notre société a besoin de « repères ». Quand un père souhaite s’impliquer davantage dans l’éducation des enfants, il faut donc lui en donner les moyens.
Nous devons surtout aider les pères dans le monde de l’entreprise, pour que ceux qui veulent aller chercher leur enfant à la crèche ou à l’école puissent le faire. Nous pourrions également réfléchir au moyen de mieux répartir l’allocation de rentrée scolaire lorsque les deux parents ne vivent plus ensemble. Ce serait compliqué, mais nous le faisons déjà pour les allocations familiales.

Quel regard portez-vous sur l’action du précédent gouvernement en matière de développement des modes de garde de la petite enfance ?

Je suis très critique sur la politique menée par Nadine Morano. Tout a été focalisé sur les modes de garde. Je préfère parler d’accueil. Les parents souhaitent que leurs enfants soient accueillis par des professionnels expérimentés et qualifiés, qui les éveillent, les sollicitent.
A cet égard, je regrette la baisse du seuil de compétences exigé, tout comme l’abaissement du taux de scolarisation des 2-3 ans. Je reste choquée par les propos de l’ancien ministre de l’Education nationale, Xavier Darcos, qui a réduit le travail des enseignants de maternelle à « changer des couches ».
Il faut rouvrir le débat dans ce domaine, car les inégalités scolaires commencent très tôt, et la petite enfance peut être le moment de les prévenir. Quant au développement de l’offre, c’est aux collectivités de faire remonter les besoins, de sorte que tous les parents puissent trouver au moins un mode d’accueil sur leur territoire. J’aime beaucoup l’expression de Jean-Marc Ayrault, selon laquelle l’Etat doit assurer un rôle de stratège. Il doit être garant du nombre de places créées, du respect des délais, de l’évaluation de la qualité.

Supprimerez-vous le décret « Morano » de 2007 (1) ?

Toute suppression, si elle a lieu, devra s’accompagner d’une nouvelle loi ou au moins d’une nouvelle contractualisation. Là encore, nous profiterons de la renégociation de la COG avec la Cnaf pour rouvrir le débat.

(2)« Aider les parents à être parents. Le soutien à la parentalité, une perspective internationale », juillet 2012.

Note (01)

Décret n ° 2007-230 du 20 février 2007 relatif aux établissements et services d'accueil des enfants de moins de six ans et modifiant le code de la santé publique. - Retourner au texte

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>