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Risques psychosociaux | 22/02/2019

Les professionnels frisent le burn-out

par Solange de Fréminville
burn out © PR_Image_Factory-AdobeStock

Soignants épuisés, cadres stressés, accidents en hausse… Les signes de souffrance au travail se multiplient dans le secteur sanitaire et médico-social. Les causes sont multiples, mais en grande partie liées aux contraintes économiques et aux mutations organisationnelles…

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«Les agents ont de plus en plus le sentiment de ne pas pouvoir bien faire leur travail. Les soignants en particulier expriment un sentiment de perte de ce qui fait le sens de leur métier : s’occuper du patient », analyse Marc Loriol, sociologue, spécialiste du monde du travail. « Les difficiles conditions de travail, la perte de sens, la non-reconnaissance des professionnels sont au cœur de tous les mouvements sociaux de 2018 dans les Ehpad et les hôpitaux », confirme Isabelle Crouzet-Godard, élue de la Fédération CGT santé-action sociale, qui a animé jusqu’à il y a peu un collectif sur la santé au travail.

Temps dérisoire

« L’usure professionnelle est un problème majeur », abonde Chantal Broquin, ex-­infirmière, devenue assistante qualité et conseillère en prévention des risques professionnels du centre hospitalier Georges-Daumézon, qui a participé à une démarche initiée par l’ANFH (Association nationale pour la formation permanente du personnel hospitalier, OPCA de la fonction publique hospitalière) de la région Centre pour accompagner 70 établissements dans la mise en place de l’évaluation des risques professionnels et de politiques de prévention. Le tableau est sombre. Situation de crise dans plusieurs établissements, directions débordées, glissements de tâches à l’origine de tensions dans les équipes, pression temporelle forte…

« C’est très compliqué dans les Ehpad où on a besoin de temps pour mobiliser une personne très âgée. Or, le temps alloué est dérisoire. De même en psychiatrie avec des patients dont l’accompagnement prend du temps », relève Chantal Broquin. « Dans les Ehpad, les agents de service hospitaliers font le travail des aides-soignantes qui font une partie des tâches des infirmières », déplore Isabelle Crouzet-Godard. Dans les hôpitaux, les « faisant fonction » se sont également multipliés.

Les soignants sont les plus exposés aux risques psychosociaux. Associés aux fortes contraintes physiques (manutentions manuelles des personnes, déplacements fréquents), ils génèrent plus de lombalgies et de troubles articulaires des membres supérieurs, appelés « troubles musculosquelettiques » (TMS), à l’origine de nombreuses restrictions médicales et de maladies professionnelles. « Le stress provoque une tension musculaire qui accroît les effets biomécaniques liés au port de charge et aux gestes répétitifs », pointe Marc Loriol. « Les TMS touchent de plus en plus d’agents ayant la trentaine », s’inquiète Chantal Broquin.

Les cadres sont également sous pression, absorbés par les tâches de reporting, pris à leur tour dans des conflits de valeur suscités par les réorganisations et les réformes, et manquant de temps pour leurs équipes. Des problèmes déjà soulignés par une étude de la Dares en janvier 2016 : « dans la fonction publique hospitalière […], les agents sont plus nombreux que la moyenne à déclarer un manque de reconnaissance professionnelle. […] Ces salariés apparaissent également plus tendus : ils sont plus nombreux à penser qu’on leur demande d’effectuer une quantité de travail excessive » (1).

Effet pervers

Plusieurs facteurs expliquent la dégradation des conditions de travail. Selon Marc Loriol, « la volonté de réduire les dépenses s’est traduite par la mise en place d’un budget global, puis de la tarification à l’activité, avec un effet pervers : elle se focalise sur ce qui est mesurable et génère des ressources ».

Conséquence : « Le lien à l’autre, le patient, n’est pas reconnu. On doit coter tous les actes, mais le temps pris avec le patient pour échanger, le rassurer, les rapports humains, ne se mesurent pas », dénonce ­Isabelle Crouzet-Godard. Les établissements ont également limité le nombre de postes, ce qui a provoqué des tensions sur les effectifs, une augmentation des recrutements d’intérimaires et de contrats à durée déterminée, avec pour conséquence un turn-over accru.

En outre, le développement de l’ambulatoire entraîne une intensification du travail en raison de l’augmentation des entrées et des sorties et de la gestion des lits à flux tendu. Tout cela dans une période où « la population vieillit et développe des pathologies plus nombreuses, et où les attentes sont plus fortes concernant la qualité de la prise en charge », souligne Marc Loriol. Ces évolutions ont pour effet la montée de l’absentéisme et du turn-over, l’augmentation des rappels sur congés pour remplacer les collègues malades ou partis, et une exigence plus grande de polyvalence.

Résultat : « Les collectifs de travail qui doivent s’adapter à des conditions plus difficiles, sont fragilisés », estime le sociologue. Moins de partage d’informations par manque de temps, et de fortes tensions. « Chacun se replie sur soi et développe un système de défense, par exemple en portant des jugements moraux, alors qu’en réalité, il s’agit de problèmes organisationnels », analyse Marc Loriol.

Manque de prévention

Autre constat, le manque de prévention, parfois même « des documents uniques absents, mal faits ou pas actualisés », rapporte Chantal Broquin. « Pourtant, « les agents veulent des actions concrètes dans leur quotidien, des améliorations réelles de leurs conditions de travail : de la reconnaissance, plus de communication, un planning compatible avec leur vie privée, du télétravail, ou encore des outils plus adaptés… », remarque Marie Rombaldi, DRH de l’hôpital psychiatrique de Montfavet, qui engage une démarche de prévention dans son établissement. Sous l’impulsion des agences régionales d’amélioration des conditions de travail (Aract), et des services de santé au travail des Carsat, ici ou là, des équipes se mobilisent.

Les avancées les plus concrètes relèvent de la prévention des TMS : achat de matériels (lève-malade, verticalisateur, installation de rails au plafond pour le transfert des personnes du lit au fauteuil) et formations. Sous réserve que le changement soit accompagné pour que le personnel s’habitue aux aides techniques.

La prévention des risques psychosociaux, malgré la multiplication des diagnostics, est plus rarement mise en œuvre. Pourtant, dès la fin des années 1980, une association pionnière (2), dont fait partie le professeur ­Philippe Colombat, chef du pôle cancérologie-­urologie du CHRU de Tours, a mis en place une démarche participative pour lutter contre l’épuisement professionnel des médecins et des soignants dans un service hématologie.

Pierre angulaire du dispositif, une réunion hebdomadaire où les professionnels partagent informations et propositions sur la situation globale du patient pour établir un projet personnalisé. Une situation mieux connue des soignants qui, pour cette raison, prennent les premiers la parole lors du tour de table. Le dispositif comprend également des formations internes, des séances de soutien aux équipes en cas de situations difficiles ou de crise, une réunion régulière des médecins et cadres de santé sur les pratiques managériales, et enfin une démarche projet pour améliorer l’organisation.

Partager les difficultés

« À partir du moment où vous améliorez la qualité de vie au travail, la reconnaissance, l’autonomie, vous améliorez la qualité des soins, comme nous l’avons démontré, et donc la reconnaissance des patients, et le temps passé dans ces réunions est récupéré », affirme le professeur Philippe Colombat, qui préside depuis juillet 2018 l’Observatoire national de la qualité de vie au travail des professionnels de santé et du médico-social.

Note (01)

« L’organisation du travail à l’épreuve des risques psychosociaux », Dares, janvier 2016. - Retourner au texte

Note (02)

L’Association francophone des soins oncologiques de support. - Retourner au texte


Chiffres Clés

  • 52,8, c’est l’indice de fréquence des accidents du travail (pour 1 000 salariés) en 2017 dans le secteur de l’aide et des soins à la personne, toujours en hausse. Il s’élève à 97,2 pour les activités les plus sinistrogènes du secteur, notamment les Ehpad et l’aide à domicile. La moyenne en France en 2017 : 33,4 accidents du travail pour 1 000 salariés. Source : Cnam, L’essentiel 2017 – Santé et sécurité au travail.

Références

  • « Arrêts maladie dans le secteur hospitalier : les conditions de travail expliquent les écarts entre professions », Drees, Études & résultats, novembre 2017, n° 1038.
  • « Les conditions de travail à l’hôpital », Drees-Dares, 2016.
  • « Des conditions de travail en Ehpad vécues comme difficiles par des personnels très engagés », Les dossiers de la Drees, septembre 2016.
  • « L’organisation du travail à l’épreuve des risques psychosociaux », Dares analyses, janvier 2016 (enquête Sumer 2010).
  • « Les transformations du travail dans la fonction publique : expérimentations et perspectives de développement », La Revue des conditions de travail, décembre 2018.
  • « Soigner les maux de l’hôpital-usine », magazine Santé & Travail, n° 104, octobre 2018.
  • « La démarche participative, un enjeu pour le système de soins », Pr Philippe Colombat & autres, Risques et qualité, 2018, volume XV- n° 1.
  • « La souffrance des soignants », Robert Holcman (sous la direction de), Dunod, novembre 2018.
  • Le site web de l’Observatoire national de la qualité de vie au travail des professionnels de santé et du médico-social :  solidarites-sante.gouv.fr/observatoireQVT
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