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Addictions | 23/04/2019

Le théâtre pour prévenir la délinquance

par Géraldine Langlois
Benoit Tryoen comédien intervenant ccas © Alexis Christiaen - PHOTOPQR/VOIX DU NORD

Benoît Tryoen, 55 ans, est à la fois comédien, intervenant et directeur d’un centre intercommunal de prévention de la délinquance près de Lille. Il utilise les techniques du théâtre d’intervention pour sensibiliser et lutter contre les phénomènes d’addiction notamment.

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Benoît Tryoen dirige une structure singulière, le conseil intercommunal de prévention de la délinquance (CIPD) à Faches-Thumesnil, au sud-est de Lille (Nord). Cette association regroupe un centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogue (Caarud), un pôle Prévention à destination d’un public large, notamment scolaire, et une activité de théâtre d’intervention, des activités rarement associées et pourtant cohérentes dans leur objectif de prévention. Autre originalité : la structure est intercommunale. Elle concerne sept communes voisines : Faches-Thumesnil, Lesquin, Lezennes, Ronchin, Templemars, Vendeville et Wattignies, représentées au conseil d’administration de l’association par leurs élus.

Benoît Tryoen a grandi dans un quartier populaire de la banlieue de Lille. Il y a découvert sa fibre sociale, l’éducation populaire et le théâtre. Tout en suivant une formation de comédien, il a obtenu un DUT Carrières sociales en 1988 et un diplôme d’État aux fonctions d’animation en 1991. Animateur socioculturel de la ville de Faches-Thumesnil, il a créé en 1994 le point accueil Oxygène, qui a intégré le CIPD au début des années 2000. Depuis 2008, il est agent de la ville de Ronchin, mis à disposition du CIPD.

Point accueil

Les facettes multiples du CIPD reflètent celles de la personnalité de celui qu’il a créé et le dirige. Benoît Tryoen cultive sa passion pour le théâtre et sa sensibilité sociale depuis sa jeunesse. Lors de son tout premier poste, dans un centre social au début des années 1990, il met déjà en place un atelier théâtre. Lorsqu’il est recruté comme animateur socioculturel au service Jeunesse de la ville de Faches-Thumesnil, il développe une autre activité théâtrale. Rapidement, il devient responsable de la maison des jeunes municipale, à un moment où l’héroïne déferle sur la métropole lilloise. « C’était terrible. J’ai proposé à la ville d’ouvrir une structure pour les jeunes concernés et elle a accepté », raconte-t-il. Le « point accueil Oxygène » est né. Benoît Tryoen y était seul mais le projet est devenu intercommunal et a développé ses activités. Il a intégré le CIPD, qui n’était alors qu’une instance de réflexion, au début des années 2000. Il compte aujourd’hui douze salariés, financés dans le cadre du Caarud.

Caméléon

Benoît Tryoen pilote la structure avec deux chefs de service, un pour le Caarud Oxygène, un autre pour le pôle prévention. Il gère seul l’activité théâtrale et jongle avec plaisir avec toutes ces activités : réunions avec des élus sur des financements ou des projets, interventions théâtrales auprès de collégiens ou d’étudiants d’écoles d’éducateurs, travail avec les architectes sur la rénovation du bâtiment du CIPD, rencontres avec des chefs d’établissements scolaires, atelier-théâtre avec des jeunes migrants sur l’estime de soi… Un peu caméléon, il s’adapte à tous ses interlocuteurs et « fonce », même s’il a parfois l’impression lors de réunions administratives d’être un « Martien ». Un jour par semaine, il consacre la matinée à la coordination des dossiers, l’organisation ou la gestion du centre (qui a dû faire face à une forte baisse du financement du conseil départemental), et l’après-midi à la mise en perspective des projets, la réflexion sur le sens qu’on leur donne, leur méthodologie, aux contacts et aux rencontres avec les partenaires.

Théâtre d’intervention

« Je suis toujours en contact avec le terrain », précise celui qui, s’il ne travaille pas directement au Caarud, discute chaque jour avec les usagers de produits psychotropes (en forte hausse dernièrement), qui s’y rendent pour des soins, un dépistage, du matériel de réduction des risques ou un accompagnement, individuel ou collectif. Les éducateurs, infirmiers et le psychologue les reçoivent sur place mais aussi dans le camping-car qu’ils conduisent dans les communes voisines. « Trois membres de l’équipe interviennent également en prison », ajoute Benoît Tryoen. Côté prévention, trois professionnels animent la consultation jeune consommateur, où sont adressés, par la justice ou des professionnels, des adolescents concernés par les addictions. « Ils organisent beaucoup d’interventions en milieu scolaire sur la prévention de la délinquance, la médiation sociale ou la réduction des risques », souligne le directeur. Lui mène seul l’activité théâtrale, qu’il a orientée depuis une quinzaine d’années vers le théâtre d’intervention.

Une forme interactive qui s’appuie sur le réel et le quotidien des spectateurs, vise à les faire participer aux saynètes et à débattre pour leur faire prendre conscience des sujets abordés. « Cela m’occupe entre sept à dix heures par semaine », précise Benoît Tryoen. Il a écrit de nombreuses « pièces ». « Le bon goût du sucre », par exemple, son « spectacle fétiche ». Il y évoque, en mêlant l’histoire de plusieurs personnes en une seule, les grands moments émotionnels de la vie d’une personne, ses grandes aspirations, ses déceptions, sa rencontre avec un produit addictif et ce qui fait qu’elle ne parvient pas à s’empêcher d’en consommer. « J’ai plusieurs versions de ce spectacle, pour les collégiens, les lycéens, les détenus. Je l’adapte en fonction du public », souligne le comédien.

Travailler l’imaginaire

Qu’il s’agisse de parler d’addiction, de harcèlement, des violences infligées aux femmes, du vivre ensemble ou du handicap, « on retrouve toujours les notions de citoyenneté, d’acceptation de l’autre dans sa différence et ce qui fait qu’on peut se mettre à la place de l’autre. Le théâtre apporte un regard un peu décalé, il permet de travailler l’imaginaire », remarque Benoît Tryoen. Des comédiens vacataires ou des stagiaires jouent parfois avec lui. Un éducateur, un psychologue ou un chef d’équipe participent toujours au débat qui suit. Un moment que « les gamins adorent », apprécie Benoît Tryoen. C’est aussi un élément important de la dynamique de prévention de la délinquance telle qu’il la conçoit, comme un mode de protection de la jeunesse basé sur les lois de la République. « Ne pas les respecter c’est commettre des délits, être délinquant », observe-t-il. « Prévenir, c’est anticiper les événements. Il s’agit de faire en sorte que les gens soient mieux, qu’ils puissent mieux étudier, accéder aux loisirs, etc. et les aider à rectifier le tir s’ils ont un passage à vide. Mais, aujourd’hui, on a peu le droit à l’erreur, car la prévention est essentiellement conçue de manière sécuritaire », déplore-t-il. Malgré cela, sa fonction de directeur du CIPD nourrit son insatiable appétit pour « la relation à l’autre », son goût pour « passer d’un contexte à un autre » et le travail en équipe, et son désir de sentir qu’il contribue à « changer un petit peu les choses ». u Géraldine Langlois

DRFabien Decourselle, adjoint au maire de Lezennes, chargé de l’éducation et de la jeunesse

« La prévention est parfois attaquée, on lui demande de prouver son efficacité »

« La fonction de directeur du CIPD exige beaucoup de polyvalence et des qualités humaines car la structure s’occupe notamment de personnes qui présentent de grandes souffrances. Elle se situe à l’interface entre les administrateurs, les élus, les responsables institutionnels partenaires et les personnels. Il faut bien connaître les rouages des institutions et le milieu politique. Benoît Tryoen a une grande force de conviction et sait personnaliser son approche face à un écolier ou un haut fonctionnaire. Il a une grande rigueur administrative mais sait aussi prendre de la hauteur. C’est nécessaire car la prévention est parfois attaquée : on lui demande de prouver son efficacité. Or, face aux actions menées sur le terrain par le CIPD, on est forcément convaincu de leur utilité. »

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