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Exclusion | 04/06/2019
La France qui subit les inégalités est d’abord celle des flexibles au travail
par Nathalie Levray
inégalités sociales © Takasu-AdobeStock

Le 3e rapport sur les inégalités en France dresse un panorama complet de la situation des inégalités en termes de revenus, d’éducation, de conditions de travail, de modes de vie et selon les territoires. Cette édition 2019 montre comment les inégalités nourrissent des tensions de plus en plus fortes mises en évidence par les Gilets jaunes entre « la France qui gagne et la France populaire et moyenne qu’elle méprise ».

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Après l’étude ATD-Quart Monde relative aux dimensions cachées de la pauvreté, c’est au tour de l’Observatoire des inégalités de proposer une analyse qui dépasse l’angle des revenus pour traiter des inégalités sous des aspects élargis à l’éducation, aux conditions de travail et aux modes de vie.

Le 4 juin, il a présenté la troisième édition de son rapport sur les inégalités en France, produit à partir des chiffres de l’Insee, des ministères du Travail, de l’Éducation nationale, de l’Observatoire national de la précarité énergétique et d’Eurostat.

Écart considérable entre milieux sociaux

Révélateur de dynamiques de long terme, ce rapport, publié tous les deux ans, s’attache cette année aux inégalités entre milieux sociaux et à leurs conséquences, pointant « un écart considérable entre milieux sociaux ».

Il souligne le paradoxe de la France en matière d’inégalités : être à la fois « l’un des pays d’Europe qui contient le mieux la pauvreté », au niveau de la Norvège ou des Pays-Bas, tout en arrivant en deuxième position, après la Suisse, parmi les pays où le 1 % les plus riches sont les plus riches, même après s’être acquitté de leurs impôts.

Écart de revenus mensuels égal à 4 000 euros

Au-delà de ce 1 %, le rapport pointe les « privilèges d’une partie [plus large] de la population » relatifs aux conditions de travail, à l’éducation et au mode de vie. Cinq millions de personnes vivent avec moins de 855 euros par mois mais les 10 % les plus riches reçoivent près de 24 % de l’ensemble des revenus.

L’écart de niveau de vie moyen entre ceux-ci et les 10 % les plus pauvres s’élève à 4 000 euros mensuels (+ 833 euros sur vingt ans). Ces chiffres datent de 2016, avant la baisse de l’impôt sur la fortune et l’allègement de l’imposition des revenus financiers qui auront « gonflé les revenus des plus aisés » ; et avant la baisse du chômage, la hausse de la prime d’activité, du minimum vieillesse et de l’allocation adulte handicapé, « favorables aux plus modestes ».

Néanmoins, prévient l’Observatoire des inégalités, les inégalités de revenus ne peuvent se réduire qu’avec une baisse durable du chômage et des « emplois réellement rémunérateurs ».

Des études selon l’origine sociale

La bonne nouvelle est que la part de jeunes qui quittent le système scolaire avec un faible niveau d’éducation a diminué de 2,4 points en dix ans, à 8,9 % en 2017.

En revanche, l’origine sociale des enfants influence toujours fortement leurs résultats scolaires, et cela dès l’école élémentaire.

En fin de collège, les inégalités sociales se traduisent par des orientations différenciées avec deux fois plus d’élèves entrant en seconde générale ou technologique dans les couches favorisées de la population.

Ces écarts se retrouvent dans l’enseignement supérieur, sauf en BTS où les enfants d’ouvriers sont représentés à hauteur de leur part dans la population (24 %).

L’effet « diplôme » sur l’insertion

« La France qui subit les inégalités est d’abord celle des flexibles au travail », assène Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. La situation de mal-emploi touche plus de huit millions de personnes, soit un actif sur quatre.

Parallèlement à la dérégulation du droit du travail, la précarité (CDD ou intérim) augmente depuis trois ans, concernant un nombre croissant de travailleurs (13,6 %, + 1,6 point en dix ans). C’est le diplôme obtenu qui constitue la fracture « la plus grave » en termes de chômage, selon l’Observatoire. Le taux pour les non-diplômés (18,3 %) est 3,7 fois plus élevé que celui des diplômés de l’enseignement supérieur (5 %) ; chez les jeunes de 20 à 24 ans le taux s’établit à 20,9 % en 2017.

L’effet « diplôme » est également présent dans le domaine de l’insertion professionnelle : les jeunes non diplômés en emploi sont à 65 % en contrat précaire (x 3,6 en comparaison à un jeune avec un Bac + 5).

Les inégalités au travail frappent plus durement les plus défavorisés et sont « énormes en matière de pénibilité physique », présente 10,6 fois plus fréquemment chez les ouvriers que chez les cadres supérieurs.

Les riches vivent plus longtemps

Ces conditions de travail, au même titre que le logement, l’alimentation, l’accès aux soins, rejaillissent sur la santé et, finalement sur la durée de vie : treize années entre les 5 % les plus pauvres et les 5 % les plus riches (84,4 ans). Les catégories sociales déterminent en outre l’accès à internet et les démarches administratives en ligne (98 % des cadres supérieures contre 69 % des ouvriers), les pratiques culturelles (aller au cinéma est 2,5 plus répandu chez les plus riches que chez les plus pauvres), la visibilité dans les médias où les cadres supérieurs sont 15 fois plus visibles que les ouvriers dans les œuvres de fiction et les programmes d’information, ou encore dans la vie politique.

Inégalités sociales et immigration

En proportion, les grands perdants de ce tableau sont les personnes vivant en France, nées étrangères hors de France, mais qui peuvent être de nationalité française.

Les immigrés connaissent un taux de chômage deux fois plus élevé que celui des natifs (16,3 % contre 8,6 %). Leur niveau de vie est souvent plus faible, à – 35 % par rapport à celui des ménages non immigrés, un chiffre explicable par leur jeunesse, la composition de leur famille, la faiblesse de leurs salaires pour des postes moins qualifiés et plus précaires. Leurs conditions de logement sont souvent les plus mauvaises. 26,1 % des ménages immigrés habitent dans un logement trop petit (3,7 fois plus que les non-immigrés).

En outre, 5,4 millions d’emplois dans les secteurs public et privé demeurent fermés aux non-Français non ressortissants de l’Union européenne, l’équivalent de plus de 20 % des emplois en France.

Des inégalités qui se cumulent

Alors que l’Observatoire se propose de décrypter « un système global d’inégalités qui se cumulent entre elles », la dernière partie de ce rapport très instructif revisite la carte de France des inégalités.

Le cœur se situe dans les grandes villes, mais le rapport tempère l’affirmation par une série de tableaux, par exemple celui des niveaux de vie des 10 % les plus pauvres et des 10 % les plus riches selon le type des territoires.

L’Observatoire dresse les listes des vingt villes les plus inégalitaires et les plus égalitaires, des quartiers les plus pauvres, des quartiers prioritaires de la politique de la ville apportant à chaque fois un éclairage sur la signification des chiffres et le lien entre inégalités de catégories sociales et inégalités territoriales.

Des manœuvres de diversion

Par ce rapport, et en rappelant le fossé mis en évidence par les manifestations des Gilets jaunes entre « la France qui gagne et la France populaire et moyenne qu’elle méprise », l’Observatoire met en garde contre des « manœuvres de diversion des privilégiés » consistant tout autant à « déplacer le débat hors du terrain social vers les inégalités de genre, d’âge, de couleur de peau, de territoire » qu’à montrer du doigt les « assistés », les immigrés « qui prendraient le travail des natifs » et les « super-riches » qui permettent aux « couches aisées de se travesti[r] en classes moyennes dites supérieures ».

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