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Petite enfance | 12/06/2019
La nounou handicapée affiche complet
par Monique Clémens
Céline Carrier nounou handicapée DR

Céline Carrier est handicapée à 79 %. Obligée d’adapter ses gestes, cette « nounou formidable » est devenue une adepte de la motricité libre. Une pédagogie qui séduit aussi les parents.

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Dans la pièce d’accueil, une table à langer et des étagères remplies de crayons de couleur, de gommettes, de pâte à modeler, de sable magique, de jeux de construction et d’éveil, des matelas au sol… C’est ici, dans cet espace dédié à son métier et dominant le jardin, à l’arrière de sa maison, que Céline Carrier, assistante maternelle, reçoit parents et enfants, matin et soir. C’est ici également qu’elle propose éveil et activités aux tout-petits dont elle a la garde. Ce matin d’avril, elle s’occupe de Lily, 16 mois, et Mélissa, 20 mois, deux jolies chipies qui ont appris, avec cette « Tata Nounou » pas tout à fait comme les autres, à ne pas toujours être portées et à vite devenir autonomes.

Céline Carrier travaillait dans l’hôtellerie avant d’être victime de deux accidents de voiture, en 1995 puis en 2001. Le dos fracturé, elle a choisi de devenir assistante maternelle. Depuis 2007, elle a déjà eu la garde de 28 enfants. En 2016, elle a obtenu le premier trophée « Nounou formidable » décerné par la CFTC santé-sociaux aux assistantes maternelles méritantes.

Heureuse

Même si cela ne se voit pas au premier coup d’œil, Céline Carrier est handicapée à 79 %, depuis le deuxième accident de voiture dont elle a été victime, en 2001. Le premier avait eu lieu en 1995 et lui avait valu une opération pour la pose d’une arthrodèse destinée à consolider ses vertèbres fracturées. Pour le second, alors qu’elle était maman depuis trois ans, une vis de son appareillage ayant été endommagée, elle dut être réopérée, porter un corset pendant deux ans et faire de longs mois de rééducation. Trois ans plus tard, elle quittait Metz et la Lorraine avec sa fille pour rejoindre son nouveau compagnon, Didier, et s’installait sur les hauteurs de Dijon. « Ici, Didier m’a beaucoup motivée. J’ai commencé à trotter avec ma ceinture dorsale sur le plateau de Chenove, juste à côté de la maison, puis à courir à petites foulées sur le sol en terre battue », raconte-t-elle. « Tant que je suis debout, je peux avancer. En rééducation, j’ai vu des gens dans des états pires que moi, alors je m’estime heureuse. Quant aux douleurs, on vit avec, elles m’ennuient plutôt la nuit. »

Pas d’allocation

Juste après son premier accident, Céline Carrier avait dû interrompre sa carrière dans l’hôtellerie, la station debout permanente et le port de charges lourdes étant incompatibles avec l’état de son dos. Elle avait alors été employée à domicile, puis travailleuse intérimaire à l’usine PSA de Trémery, au contrôle qualité des moteurs, avec un poste adapté. « On m’avait même proposé un CDI. Juste avant mon -deuxième accident… » À son arrivée à Dijon, la jeune femme entreprend de transférer tous ses dossiers et prend contact avec la MDPH, qui l’aiguille vers un organisme de formation pour un bilan de compétences. Mais sans garantie d’emploi à la clé, la formation au secrétariat qu’on lui conseille de suivre ne l’emballe pas.

Elle prend alors contact avec l’Agefiph, puis les Anciens Combattants. « Tout ça tournait un peu en rond, je n’avais droit à rien. Je me suis dit qu’à choisir, mieux valait travailler. C’est là que j’ai décidé d’être assistante maternelle à domicile. Il n’y a pas de visite médicale, je ne suis pas obligée de dire que je suis handicapée – d’ailleurs je ne touche pas d’allocation, c’est juste un bout de papier. Mais j’ai l’honnêteté de dire aux parents que j’ai été accidentée. »

Prix national

Son agrément d’assistante maternelle en poche, Céline Carrier a démarré en 2007 avec Maxime, avec lequel elle a gardé le contact et qui l’appelle toujours « Tata Nounou ».

Puis il y eut Julia, dont elle a encore souvent des nouvelles. « J’ai des nouvelles de tout le monde. En douze ans, j’en suis à vingt-huit enfants et même trente avec les deux miens. » Avant de suivre la formation d’assistante maternelle, la future nounou s’était renseignée auprès de son médecin pour savoir s’il n’y avait pas de contre-indication à la pratique du métier. « Il m’avait juste conseillé de faire attention à ma façon de porter les enfants, de bien me gainer et plier les genoux. Il m’a aussi indiqué des étirements de la colonne à faire le matin. Parce qu’avec mes horaires de travail, je n’ai pas le temps de faire de la kiné. »

Lorsqu’elle rencontre une nouvelle famille, cette nounou au dos fragile n’annonce pas tout de suite la couleur. Professionnelle, elle organise un entretien pour connaître les besoins de l’enfant, puis montre aux parents son agrément, son brevet de SST (sauveteur secouriste du travail) obtenu il y a deux ans, ainsi que son trophée de « Nounou formidable », prix national décerné par le syndicat CFTC santé-sociaux en 2016 sur proposition de parents lui confiant alors leurs enfants. Un trophée dont elle est fière et qui évoque son handicap, et une bonne entrée en matière. « Je leur dis que j’ai été opérée deux fois, que j’ai une reconnaissance handicap, mais sans entrer dans les détails. Je leur explique que cela ne m’empêche pas de bien faire mon travail. »

Motricité libre

Son dos fragile a évidemment poussé Céline Carrier à adapter ses gestes. Il lui faut éviter de porter trop souvent et trop lourd. Si l’enfant pleure, elle se met à sa hauteur. Elle est ainsi devenue adepte de la motricité libre, une approche pédagogique inspirée des travaux de la pédiatre hongroise Emmi Pikler et qui laisse l’enfant évoluer librement. « On fait des jeux au sol. S’il y a besoin d’un câlin, on le fait au sol aussi. Je porte seulement pour changer et coucher l’enfant. J’ai investi dans un lit en bois, plus haut et moins profond qu’un lit parapluie. Mais je n’ai aucune aide pour du matériel adapté, j’achète au fur et à mesure, en fonction de mes possibilités. J’aimerais pouvoir m’offrir un siège auto pivotant, ce serait mieux pour moi. »

L’assistante maternelle s’est prise au jeu de la pédagogie libre. Elle propose des jeux, des ateliers peinture. Les parents apprécient et les enfants gagnent vite en autonomie, assure-t-elle. Sur Facebook, elle fait partie d’un groupe d’assistantes maternelles, parents et infirmières qui s’inscrit dans le même état d’esprit, et s’apprête à suivre une nouvelle formation, au langage des signes cette fois. Elle est aussi restée en lien avec « un » nounou homme, rencontré à l’occasion de la remise du trophée de « Nounou formidable », qui a sans doute davantage qu’elle besoin de se faire accepter par les parents. Pour Céline Carrier, de ce côté-là, tout va bien : elle affiche complet jusqu’en février 2020.

« Elle m’a parlé dès le début de pédagogie libre » – Laure Tramontina-Salar, maman de Lily, 16 mois

« Si Céline Carrier ne m’avait pas parlé de son handicap, je ne l’aurais jamais deviné. Elle porte moins les enfants, peut-être, mais elle fait très bien son travail. On voit qu’elle aime ça. Je n’ai jamais eu le moindre souci et les enfants sont trop petits pour comprendre son problème de dos. Je ne vois aucune différence avec la nounou précédente qui devait sans doute porter davantage les enfants. Elle m’a parlé dès le début de pédagogie libre avant même d’évoquer son handicap. C’est une méthode qui rejoint un peu celle de l’école Montessori et ça me parle. C’est plutôt une bonne solution même si les enfants ont besoin de limites. Mais pour le développement, c’est vraiment un plus. Son trophée de « Nounou formidable », c’est sa fierté, mais je ne l’ai pas choisie pour ça. J’ai eu la chance de tomber sur elle, c’est une autre nounou qui nous l’avait recommandée. »

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