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Numérique | 26/06/2019

Le web 3.0 peine à s’imposer en santé

par Laure Martin
senior tablette connexion web 3.0 © Prostock-studio_AdobeStock

Une montre au poignet qui mesure la tension, une balance connectée pour déterminer les fluctuations du poids, des applications pour informer du nombre de pas à effectuer quotidiennement pour éviter la sédentarité. Bienvenue dans le monde des applications mobiles et objets connectés du web 3.0. En France, cela fait environ une dizaine d’années qu’il tente de se déployer dans le domaine de la santé. Avec pour l’heure un succès modéré. En cause la méfiance des professionnels et des patients et la difficulté de passer de l’expérimentation à la prescription et au remboursement. Mais aussi à l’absence de vision stratégique des pouvoirs publics qui ne permet pas aux industriels de se positionner.

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«Le web 3.0 consiste en la circulation d’informations sur le web via des applications ou des objets connectés, qui va au-delà des interactions entre êtres humains », rapporte le Dr Antoine Poignant, cofondateur de Connected Doctors.

« Tout cela existe mais reste encore un peu abstrait, sans essor de leur utilisation », estime le Dr Jacques Lucas, vice-président du Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom) et délégué général aux systèmes d’information en santé.

Automesure de soi

Les objets connectés et applications peuvent être utilisés de deux manières. Tout d’abord en prévention primaire, afin d’éviter la survenue des maladies avec l’utilisation de podomètres ou encore de cardiofréquencemètres qui dispensent des conseils pour être en bonne santé. C’est la personne elle-même qui suit sa progression, elle s’autosurveille. On parle du quantified self, l’automesure de soi.

« Avec les objets connectés, les gens vont être amenés à prendre davantage soin de leur santé », considère le Dr Poignant. Lorsque la personne a déjà été malade, l’usage des objets connectés ou applications entre dans la catégorie de la prévention secondaire. La fiabilité devient alors plus importante. D’autant plus que la télésurveillance ou le télésuivi avec des objets connectés peuvent permettre de prévenir un certain nombre d’hospitalisations chez un patient qui a par exemple déjà été victime d’une insuffisance cardiaque ou d’une décompensation liée au diabète.

Le médecin peut tout à fait être prescripteur. « Au Cnom, nous recommandons, en cas de prescription, que le paramètre recueilli soit fiable. Par exemple, qu’il mesure bien le pouls car certes, en prévention primaire, nous ne sommes pas à dix pulsations près, mais cela peut être problématique dans le cas de la prévention secondaire », rappelle le Dr Lucas.

Manque de confiance

Les patients adhèrent plus facilement lorsque les objets connectés ou applications sont prescrits par un médecin. Actuellement « seuls 15 % des médecins conseillent à leur patient d’user d’un objet ou d’une application. Ils expliquent qu’ils auraient plus confiance si un label était délivré par une autorité sanitaire », indique le Dr Lucas.

« Les professionnels de santé, même s’ils sont intéressés, sont un peu perdus dans les offres », estime Alexis Vervialle, chargé de mission Offre de soins à France Assos Santé même si un guide de la HAS constitue une première brique pour le bon usage des objets connectés.

Pour le moment, il n’existe d’ailleurs que peu de contrôles de ces objets et applications. Le Cnom a d’ailleurs demandé qu’ils soient labellisés pour garantir leur fiabilité technologique et s’assurer que les données soient bien stockées chez un hébergeur agréé des données de santé. Aujourd’hui, en France deux entreprises privées proposent cette labellisation. Pour permettre à l’usager d’avoir davantage confiance, il devrait également pouvoir être informé du devenir de ses données. Le règlement général sur la ­protection des données (RGPD) agit dans ce sens.

« La labellisation pourrait comporter un cahier des charges, qui, respecté, donnerait lieu à un label public », souligne le Dr Lucas, qui plaide pour une labellisation à l’échelle européenne. Autre frein au déploiement du web 3.0 : les problèmes de transmission des données. « Nous ne disposons pas, en France, d’écosystème des données. Les objets connectés sont en majorité connectés à leur propriétaire et non au médecin qui va avoir des difficultés à les récupérer », regrette le Dr Poignant.

Cette problématique est liée à l’interopérabilité des logiciels et à l’absence de structuration d’un marché très fragmenté. Le dossier médical partagé (DMP) pourrait être un lieu de partage, à condition qu’il se déploie correctement. « La circulation des données présente de nombreux bénéfices. Elle permettrait un meilleur suivi des patients, d’éviter la redondance des examens et de bien informer l’ensemble des professionnels de santé concernés par la prise en charge d’un patient », informe le Dr Poignant.

Absence de preuves

Cette situation freine le remboursement et empêche le déploiement du télé-suivi « qui constitue pourtant un enjeu majeur dans notre système de santé », estime le Dr Poignant. Pour le moment, seules des expérimentations sont déployées.

L’article 54 de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2018 a reconduit l’expérimentation de la télésurveillance alors que certaines ont déjà fait leur preuve comme Cardiauvergne. « En France, nous avons un réel problème, celui de penser qu’il est bien d’expérimenter des dispositifs qui fonctionnent déjà. C’est aberrant. Le télé-suivi des insuffisants cardiaques devrait être déployé, normé et remboursé depuis cinq ans déjà », ironise le Dr Poignant.

Une prudence que justifie le Dr Lucas « parce que tous les enseignements n’ont pas été tirés de l’expérimentation notamment concernant les problématiques de financement pour les patients polypathologiques ». Il estime néanmoins que si l’utilisation de ces objets apporte la preuve d’un bénéfice en termes de santé publique et médico-économique alors un remboursement devrait être envisagé.

« On peut comprendre que les professionnels de santé soient un peu refroidis tout comme les patients, car on ne constate pas encore tous les bénéfices de l’usage. On est sur un marché émergent, au sein duquel les médecins peuvent engager leur responsabilité s’ils ont prescrit une application défectueuse. Sans preuves de plus-value, ils ne veulent pas prendre le risque », admet Alexis Vervialle.

Équité d’accès

France Assos Santé pointe pour sa part un autre écueil. Les nouvelles technologies en santé doivent certes être sécurisées, mais aussi simple d’usage afin d’être accessibles à tous technologiquement et financièrement. « Si les dispositifs développés ne sont destinés qu’à la frange de la population la plus connectée, on va passer à côté de notre cible notamment dans la prévention d’autant que ce sont les catégories socioprofessionnelles les plus défavorisées qui sont les plus concernées. »

Même préoccupation en ce qui concerne l’aménagement du territoire, « fondamental car la carte des déserts numériques se superpose à celle des déserts de services publics. Le numérique doit être disponible dans les territoires où justement il y a un peu moins de service public », rappelle Alexis Vervialle. Il peut participer à garantir une égalité et une équité d’accès aux soins.

« À supposer qu’il soit bénéfique, il ne faut pas que le numérique accentue la fracture du territoire. Il faut couvrir la France du haut débit, ce qui rejoint la problématique de l’aménagement du territoire et des structures », précise le Dr Lucas.

Gare aux cyber-condriaques

Le profil des patients ne doit pas non plus être laissé de côté. Pour certains, leur pathologie peut s’aggraver s’ils se sentent constamment surveillés. « C’est ce que j’ai appelé les cyber-condriaques », indique le Dr Lucas. Avant d’envisager le déploiement de la télésurveillance, il faut s’assurer que le patient vive bien cette connexion et qu’elle ne génère pas plus d’anxiété. Le déploiement est aussi confronté à un problème stratégique et de gouvernance « qui devrait être monocéphale. Tant que ­l’Assurance maladie ne prendra pas en charge financièrement les objets connectés, les industriels auront des difficultés à se situer sur le marché. Il manque une vision stratégique, une priorisation, une lisibilité. Nous voyons la création de l‘espace numérique de santé avec la mise en place d’un interlocuteur précis au niveau du ministère comme un élément indispensable », estime le Dr Lucas.


Chiffres Clés

  • 39,5 % des malades chroniques utilisent une application mobile. Ils en ont une utilisation peu régulière puisque quatre sur dix s’en servent entre moins d’une fois par mois et moins d’une fois par semaine. Ils sont 15,7 % à déclarer avoir recours aux objets connectés.

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