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Social | 18/07/2019

La prévention de la radicalisation fait son cinéma

par Nathalie Levray
salle de cinéma projection © Syda_Productions-AdobeStock

Enjoints de participer à la lutte contre la radicalisation, les travailleurs sociaux cherchent des solutions pour sensibiliser les jeunes. L’ADSEA 06 a utilisé le film "La vague" pour provoquer une prise de conscience et ouvrir la discussion.

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Lutte contre la radicalisation des jeunes : les travailleurs sociaux en première ligne

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Assistants de service social, assistants maternels, aides à domicile, éducateurs spécialisés, médiateurs, techniciens d’intervention sociale et familiale peuvent être confrontés aux dérives radicales, telles le rejet par certaines communautés, un discours religieux envahissant, le refus des valeurs démocratiques et républicaines. Ils doivent d’ailleurs participer à la lutte contre la radicalisation, détecter et signaler à la plateforme de la police nationale (le numéro vert du Centre national d’assistance et de prévention de la radicalisation) les personnes qu’ils considèrent engagées dans un processus radical. Ce qui n’est pas sans inquiéter la Commission nationale consultative des droits de l’homme : « le travail social est subverti par la logique du renseignement », écrit-elle dans un de ses avis.

Formations express

Elle regrette l’« insuffisante conceptualisation » du terme « radicalisation », sans définition et soumis à « interprétation des humains dans les préfectures », confirme Éliane Theillaumas, psychologue clinicienne, ex-chargée de mission à l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste. « Mais le travail social est concerné au nom de sa mission légale et au nom de ses missions de prévention », constate le Haut conseil du travail social. Depuis 2014, des formations express sont proposées par le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR) ; des circulaires fixent les schémas de prévention ; des guides établissent des cadres de référence, notamment pour agir dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, et donnent des outils de repérage et d’accompagnement des familles. Le rôle de celles-ci est désormais reconnu : « elles sont indispensables et doivent être intégrées au processus de désengagement d’un jeune », selon Éliane Theillaumas.

Coup de collier

À l’Association de sauvegarde de l’enfance, de l’adolescence et des jeunes adultes des Alpes-Maritimes (ADSEA 06), le service Prévention spécialisée a mis « un gros coup de collier après Charlie », reconnaît Éric Brisach, chef de service, mais « s’occupe avant tout de protection de l’enfance », précise-t-il. Le positionnement ressort moins de la lutte que de la prévention par « la sensibilisation et l’information ». L’idée d’utiliser le film « La vague » pour prévenir la radicalisation a surgi à l’initiative d’un de ses salariés, médiateur, lors d’une formation à l’Institut d’enseignement supérieur du travail social de Nice. Le formateur, Julien Scheepers, par ailleurs sociologue et chargé de recherche, se souvient : « j’utilisais ce film pour sensibiliser les étudiants à la soumission à l’autorité, au conformisme social et à la dynamique de groupe ».

Un guide explore les différentes approches

Depuis 2019, le CIPDR diffuse un guide commun « La prévention de la radicalisation », élaboré dans le cadre du Plan national éponyme. La cible : les travailleurs sociaux, notamment ceux qui interviennent auprès de mineurs ou d’adultes en voie de radicalisation au sein d’une des 101 cellules de suivi pour la prévention de la radicalisation et d’accompagnement des familles (CPRAF). Outre le cadre de la réponse publique, le guide expose les points communs aux différentes approches des réseaux associatifs, et l’évolution des pratiques professionnelles. Il insiste sur l’intervention globale, sociale, environnementale, éducative, thérapeutique et familiale. L’ensemble est complété de fiches « retours d’expérience ».

Espace citoyen

« L’ADSEA 06 voulait travailler sur la radicalisation sans stigmatiser les origines ou la religion. Or, le film traite de l’embrigadement et du totalitarisme, mais pas de la radicalisation », raconte Éric Brisach. Le vecteur cinématographique est jugé pertinent et l’équipe se lance, épaulée par Julien Scheepers. L’espace citoyen de réflexion naît. L’objectif est alors « de faciliter l’échange, d’entrer en contact avec les jeunes et de pouvoir répondre à leurs questions, doutes ou toute autre difficulté en lien avec les possibles dérives liées à la radicalisation », précise Francis ­Milliasseau, à l’époque directeur du service à l’ADSEA 06. S’ensuivent des projections auprès des élèves de 3e et de 4e, dans les quatre collèges de Grasse ; des débats – sans les parents « pour que la parole soit plus libre », indique Éric Brisach –, réunissent jeunes, enseignants et équipes éducatives sous la houlette d’un sociologue et d’un coordinateur du conseil départemental des Alpes-Maritimes. Après quelques séances, les projections sont limitées aux élèves de 3e, « plus matures », selon Éric Brisach.

En trois ans, près de 900 jeunes visionnent le film. « Très vite au fil du débat, les collégiens établissent un parallèle entre le sujet du film et la radicalisation », poursuit-il. La discussion s’enclenche naturellement, « sereinement », selon Julien Scheepers.

Une forme d’alerte

Si l’outil, qui ressort de la prévention primaire, en amont de tout facteur de risque, ne mesure pas l’absence ultérieure de radicalisation des jeunes spectateurs, « il nous permet de repérer des jeunes vulnérables ; leur façon de s’identifier aux jeunes du film est une forme d’alerte pour l’éducateur », analyse Éric Brisach. « L’impact du film est très fort ; les jeunes se montrent très actifs et les enseignants relèvent une parole libérée et intelligente chez leurs élèves », appuie Julien Scheepers. Un effet qui fait écho à l’actuel Plan national de prévention de la radicalisation, Prévenir pour protéger (février 2018) et à son objectif de « prémunir les esprits » par le « renforcement des défenses des élèves ».

Éric Brisach témoigne : « le film les met en situation de détecter les pièges et de savoir réagir. Certains ont demandé de poursuivre la réflexion et nous sommes retournés dans les établissements pour travailler en petits groupes ».

Malette pédagogique

Une nouvelle organisation territoriale de ­l’ADSEA 06 et le manque de ressources humaines ont conduit à arrêter l’action courant 2018. Les apports de cette expérience de trois ans ne sont pas perdus. Une mallette pédagogique a été créée, avec le soutien du conseil départemental et en lien avec l’Inspection académique. « Nous voulions transmettre l’outil aux autres », témoigne Éric Brisach. Sur son site, l’ADSEA 06 met ainsi à disposition des travailleurs sociaux, des enseignants, des professionnels, quatorze documents, dont un canevas des questions pour conduire le débat, un questionnaire d’évaluation, un livret pédagogique et des liens vers d’autres sites ou documents. De son côté, Julien Scheepers réinvestit l’outil auprès des futurs assistants de service social et éducateurs pour ouvrir le cycle « radicalisation » de son enseignement.

« Nous portons un regard global » – Éric Brisach, chef de service Prévention spécialisée, ADSEA 06

« La radicalisation n’est pas un sujet plus sérieux qu’un autre, les addictions par exemple. Nous en connaissons les causes et les mécanismes. Nous sommes vigilants, par rapport à un public et aux fonctionnements d’un quartier, à tout signal qui amène à la radicalisation. Nous anticipons pour prévenir les moments de flottement, par exemple quand un jeune sort du collège sans orientation, ou de prison. Nous portons un regard global sur sa situation et lui proposons un accompagnement pour éviter les conduites addictives ou religieuses. C’est l’intérêt d’une équipe reconnue et crédible, implantée de longue date dans un quartier. Notre travail le plus important est de décrypter la climatologie d’un territoire, son évolution et son mode de fonctionnement, de repérer des recruteurs indésirables et de réagir. »

Références

  • « La prévention de la radicalisation », Guide commun des pratiques professionnelles référentes en direction des acteurs/professionnels des CPRAF, 2019.
  • « Le travail social confronté aux dérives radicales, avis de la commission éthique et déontologie du travail social », Haut conseil du travail social, juillet 2018.
  • « Avis sur la prévention de la radicalisation », Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), 18 mai 2017, publié au JO le 1er avril 2018.
  • « Kit de lutte contre la radicalisation », ADSEA 06.

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