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Social | 18/10/2019

Accompagnement social : une crise mais de quoi ?

par Nathalie Levray
rupture corde lien © New_Africa-AdobeStock

Un récent rapport de l’Igas diagnostique une inquiétante crise de sens pour l’accompagnement social. La question de son efficacité se pose d’autant plus fortement dans un contexte de saturation des dispositifs et de massification des besoins. Selon l’Igas, « l’État social du XXIe siècle » doit passer à l’animation de réseaux pour soutenir des interventions sociales à visée d’émancipation individuelle et collective. Plutôt que d’évoquer une crise du travail social, les professionnels préfèrent parler de malaise alors qu’ils font face à des problématiques structurelles dont la résolution ne peut reposer sur le seul individu, et à l’absence de solutions de la part des pouvoirs publics.

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«Une crise de sens ». C’est ce que vivrait l’accompagnement social selon le rapport de capitalisation que lui a consacré Bénédicte Jacquey-Vazquez, membre de l’inspection générale des affaires sociales, en septembre 2018.

Ce constat, présenté à partir d’un état des lieux effectué sur la base d’une vingtaine de rapports et travaux conduits entre 2015 et 2018, est centré sur l’accompagnement mis en œuvre par les professionnels salariés d’institutions publiques ou parapubliques ainsi que sur l’accompagnement social associatif, porté par des bénévoles ou des salariés.

N’entrent pas dans le champ des conclusions les aidants familiaux, les services d’aide à domicile ou les interventions sociales d’organismes privés (assurances, mutuelles) ni celles mises en œuvre au sein des établissements médico-sociaux, même si, au demeurant, leur actualité laisse mesurer que leurs accompagnements puissent, tout autant, être questionnés.

Construction intellectuelle

Décliné à l’aide de divers adjectifs ou substantifs – « global », « personnalisé », « renforcé », « vers l’accès au droit », « vers la santé », « vers l’emploi », « vers le logement », « à la parentalité », « des bénéficiaires du RSA » –, l’accompagnement est prescrit par de nombreuses politiques publiques à destination de populations en difficulté. Il se concrétise dans des appuis aux démarches administratives ou à la gestion d’un budget, dans des propositions d’hébergement d’urgence ou de médiation culturelle, etc.

Ses modalités sont diversifiées : accueil, écoute, soutien, information, orientation, instruction de dossier, animation collective, etc. Sans définition stricte, le mot se réfère, indique le rapport, à un « compagnonnage dans le temps » : il suppose « une interconnaissance et une confiance réciproques entre accompagnateur(s) et accompagné(s) ».

Cette « construction intellectuelle […] renvoie l’image rassurante d’une société dans laquelle l’individu accompagné ne serait ni contraint, ni abandonné ». Pour Roland Janvier, l’accompagnement social est « l’ADN du travail avec et pour autrui » : cheminer avec les personnes dans leur parcours de vie.

Volonté institutionnelle

François Roche, membre du Haut conseil du travail social (HCTS) et président de la Fédération Anef, invite à le voir, « non comme un instrument au service des politiques sociales, mais sous l’angle de ce qui peut être fait : l’accompagnement social, c’est le travail social ». Il se déclare « sidéré » par les données citées par le rapport sur la mission d’accompagnement, selon lesquelles il y a « à peine trente postes « généralistes » en équivalents temps plein, en moyenne par département, dédiés à l’accompagnement social réel ». Il est en outre « agacé » par l’antienne de « crise », mettant en cause « une volonté institutionnelle de l’État de ne pas agir efficacement dans le sens de la fraternité, de la participation des personnes, en en donnant les moyens et en confortant la transversalité ».

De son côté, Christine Laconde, directrice générale du Samu social, note « plus un malaise qu’une crise ». Encore faut-il lier ce malaise, selon elle, « à l’évolution de la population et à la rareté, pour ne pas dire l’absence, de solutions pour notre secteur où la pénurie de logements accessibles financièrement ou le non-accès au droit au séjour pénalisent sévèrement l’accompagnement ». Si crise il y a, ajoute-t-elle, « elle résulte de l’aberration des politiques sociales et elle est subie par les personnes accompagnées et par les accompagnants sociaux ». En outre, prévient-elle, l’accompagnement social global ne peut pas reposer sur un seul individu : « il n’est pas possible de laisser reposer tant de sujets complexes, notamment juridiques, sur les épaules des travailleurs sociaux ».

Atrophie des politiques

La question du sens et de l’efficacité de l’accompagnement se pose d’autant plus fortement dans un contexte de saturation des dispositifs et de massification des besoins d’accompagnement social, notamment depuis la crise financière de 2008 « qui constitue un point de basculement avant/après », selon Olivier Noblecourt, délégué interministériel à la prévention et à la lutte contre la pauvreté.

Dans la stratégie Pauvreté, le Gouvernement parie d’ailleurs sur la réforme de l’accompagnement, spécialement pour les bénéficiaires du revenu de solidarité active. Dénonçant « l’atrophie des politiques d’accompagnement depuis trente ans », le délégué précise qu’il ne peut y avoir « de logique d’accompagnement social sans perspective de retour à l’emploi et de parcours sans rupture » pour la personne accompagnée.

Le sociologue, Cyprien Avenel, à la mission d’analyse stratégique et prospective de la direction générale de la cohésion sociale, soulève les problèmes de pauvreté « qui ne se posent pas simplement sous un angle individuel mais confrontent directement la collectivité à la question de l’offre d’emploi et de formation dans un contexte de chômage de masse et des processus de la précarité ». Des propos qui font écho à la « crise de la société » évoquée par François Roche et à « un accompagnement incapable de résoudre les problématiques des politiques structurelles de logement, de santé, etc. » constaté par la directrice du Samu social.

Ancrage territorial

Alors que François Roche se dit « inquiet de l’évolution des centres de formation qui se replient sur eux-mêmes au lieu de s’ouvrir vers les praticiens de terrain et vers les personnes accompagnées », Olivier Noblecourt parle de « repenser les pratiques de la formation professionnelle » et annonce un « nouvel outillage pour les travailleurs sociaux » qui leur laisserait « une frange d’accompagnement non normative ».

Christine Laconde insiste sur l’importance de la « multidisciplinarité » à mobiliser pour construire des solutions avec la personne accompagnée, sur la nécessaire « polyvalence des secteurs et leur connaissance mutuelle » ainsi que sur la qualité « d’orientateur-­assemblier » que pourrait gagner à développer le travailleur social, évoquant le manque de moyens transversaux pour « lisser les transitions dans un parcours ».

Parmi les éléments majeurs à mettre en jeu face à ces défis structurels, Cyprien Avenel signale notamment la prévention et le développement social ; il plaide pour des réponses plus collectives et une approche territorialisée : « la question ne renvoie pas qu’aux pratiques des travailleurs sociaux, elle pointe le pilotage territorial des politiques sociales et d’insertion. Pour rendre le droit à l’accompagnement effectif et soutenir l’autonomie, il faut un ancrage territorial, social et économique, afin de ne pas enfermer les protagonistes dans l’impasse d’une relation d’aide individuelle en attente d’un emploi hypothétique ».

Dynamiques collaboratives

Au final, invitant l’État « à renforcer [sa] capacité à penser et impulser une société inclusive », le rapport de l’Igas plaide pour « un projet de transformation sociale ». Il préconise que « l’État social du XXIe siècle » privilégie les fonctions « table ronde » et animation de réseaux, mette en œuvre des « dynamiques collaboratives » et oriente le comportement des acteurs locaux par des mécanismes financiers incitatifs et d’évaluation d’impact. À ces fins, il propose de « consolider le fonds d’appui aux politiques d’insertion ».

Sur le terrain, les interventions sociales renouvelées et à visée d’émancipation individuelle et collective ne manquent pas : soutien par les pairs, croisement des savoirs, développement du pouvoir d’agir, référent parcours… Leur pérennisation, leur déploiement, leur duplication et leur adaptation n’attendent qu’une chose : un engagement politique fort.


Chiffres Clés

  • 1,6 % des travailleurs sociaux, c’est la capacité d’accompagnement social généraliste en France.

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