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Social | 06/11/2019

L’accompagnement social doit changer de logiciel

par Nathalie Levray
Roland Janvier Cédrit Routier k.Colnel-Territorial

Cédric Routier, psychologue, et Roland Janvier, directeur d’établissement social, insistent sur la nécessité de penser l’accompagnement social avec les personnes concernées. C’est en libérant le pouvoir créatif des acteurs que se développera leur pouvoir d’agir, pas en formatant les pratiques.

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Accompagnement social : une crise mais de quoi ?

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Quels sont les enjeux de l’accompagnement social ?

Roland Janvier : Le premier enjeu réside dans le basculement du « faire pour » au « faire ensemble », du « face à face » au « côte à côte ». Ce changement de paradigme est nécessaire pour rendre réellement émancipateur l’accompagnement social. Cela suppose qu’il soit complètement repensé comme le moment singulier et extraordinaire d’une rencontre, d’un faire ensemble qui ouvre de nouveaux possibles tant pour la personne accompagnée que pour le professionnel accompagnant. L’accompagnement est passé progressivement d’une logique de contrôle social à une dynamique d’émancipation des personnes sous l’impact des nouvelles manières de faire avec les usagers telles que la contractualisation de l’aide, la formalisation du projet et la coconstruction. Pour éradiquer les pratiques traditionnelles, il est nécessaire de mettre en débat la question du rapport de force entre l’intervenant et le bénéficiaire. Ce rapport de force est un rapport social, marqué par un enjeu de connaissance comme ligne de partage entre sachant et supposé non sachant, un enjeu de pouvoir et du rapport à la normativité sociale dont les travailleurs sociaux sont le symbole, et enfin un enjeu de maîtrise lié à l’asymétrie des places accompagné/accompagnant. La liberté d’agir des professionnels est également un enjeu majeur. Cela suppose la confiance des pouvoirs publics envers les travailleurs sociaux. L’inflation législative et réglementaire avec son lot de procédures, de consignes, de prescriptions et de reporting est, pour moi, le signe d’une crise de confiance entre les donneurs d’ordre et les praticiens de terrain.

Roland Janvier est docteur en sciences de l’information et de la communication. Titulaire d’un diplôme d’assistant de service social et du certificat d’aptitude à la fonction de directeur d’établissement social, il est directeur général de la Fondation Massé Trévidy dans le Finistère. Il a siégé au Conseil national de l’évaluation sociale et médico-sociale puis, jusqu’en 2009, à l’Anesm.

Cédric Routier : Je lierais volontiers l’accompagnement social au développement social local et au travail social collectif. Il n’est plus possible de le penser sans participation des personnes accompagnées. L’enjeu est donc de se déplacer d’une approche exagérément centrée sur l’individu avec des compétences, des capacités et des difficultés en vue de son insertion individuelle vers une logique d’actions collectives, définie à la fois par une mise en réseau de professionnels des secteurs sanitaires, sociaux et médico-sociaux et par la participation effective des usagers. L’idée est celle d’un accompagnement émancipatoire où la personne découvre des horizons possibles. Il est essentiel d’aborder l’accompagnement avec une approche systémique en lien avec la société inclusive. L’intervenant social propose son expertise technique et administrative et la personne accompagnée apporte son expertise de vie et son vécu de l’accompagnement. Ce qui détermine la participation, c’est la place de l’usager dans un système d’enjeux, de tensions, de capacités et de difficultés. La personne accompagnée peut aussi se révéler comme un contre-pouvoir réel dans l’accompagnement. Pour donner accès à la possibilité de choisir, le travailleur social part de l’endroit où se trouve la personne accompagnée et ouvre avec elle un espace de négociation et de discussion.

Cédric Routier est psychologue, docteur en psychologie et directeur de l’unité de recherche Handicap, autonomie et développement de la participation sociale (HADéPAS) de l’université catholique de Lille. Il travaille parmi d’autres thèmes la question de l’accompagnement médico-social, notamment avec la Fehap, le forum des Living labs en santé et autonomie, Handeo et la direction régionale de la jeunesse et de la cohésion sociale en Hauts-de-France.

Quels sont les freins à la généralisation des pratiques innovantes ?

CR : Le premier frein est la réalité territoriale. La transférabilité des pratiques devrait ne viser qu’un processus, pas un résultat. L’adaptation est donc toujours nécessaire. L’innovation arrive par le blocage qui oblige les acteurs, personnes physiques, institutions ou collectivités, à se mettre autour d’une table pour réfléchir aux difficultés rencontrées. Il faut non seulement du temps pour s’approprier une méthode ou déployer un processus, mais aussi des personnes engagées prêtes à mettre en œuvre les solutions sur le terrain. Le rendre compte à court terme amène à privilégier l’outillage, le prêt à consommer, difficilement diffusable faute de correspondre à ce qui est vécu. Prendre le risque de diluer son identité de travailleur social, définie par son rôle, par un accompagnement émancipateur, n’est pas toujours confortable. Enfin, vouloir une participation ambitieuse, traduite par des initiatives de soutien par les pairs, d’organisation communautaire, de croisement des savoirs, de conférences familiales, de développement du pouvoir d’agir, c’est aussi un peu un cheval de Troie vis-à-vis des institutions comme pour les pouvoirs publics. Cela les oblige à la transformation des modes hiérarchiques de leur organisation.

RJ : L’accompagnement social me semble être, au quotidien des pratiques de terrain, une invention poétique et politique – et non technique et instrumentale – d’un vivre ensemble qui n’est jamais totalement prédéterminé. C’est la créativité, l’imagination, l’inédit qui permet de s’adapter aux situations, toujours singulières, que rencontrent les professionnels du travail social. Ceci étant posé, il m’apparaît que les freins à la généralisation des pratiques émancipatrices résident dans la tentation pathologique des politiques sociales à tout réglementer en enfermant les pratiques dans des protocoles qu’il s’agisse de référentiels, de recommandations de bonnes pratiques, d’indicateurs de performance, etc. C’est en libérant le pouvoir créatif des acteurs que l’accompagnement social développera le pouvoir d’agir des personnes, pas en formatant les pratiques.

Quels leviers actionner pour un accompagnement efficient ?

RJ : En 2002, la loi rénovant l’action sociale et médico-sociale place l’usager au centre du projet le concernant, acteur de ce projet et coconcepteur de l’action sociale. Il est donc temps qu’un changement radical de logiciel s’opère. Accompagner, c’est oser l’aventure d’un chemin à tracer ensemble sans qu’il soit balisé à l’avance. La responsabilisation des personnes accompagnées peut être efficace si elle ne conduit pas à décharger les responsabilités sociétales sur l’individu. En revanche, la contrepartie ne doit pas être retenue car l’accompagnement est inconditionnel et doit le rester. Il manifeste la solidarité nationale, et non un échange donnant-donnant. Au plan des institutions, il serait plutôt question de désinstitutionnalisation. Non pas pour éradiquer les institutions du paysage social, ce qui reviendrait à livrer les individus à la jungle sociétale, mais pour les refonder autrement, sur la base de ce faire ensemble dont je parlais. Il nous faudrait inventorier toutes les tâches commandées aux professionnels qui se réalisent en l’absence de la personne accompagnée pour voir ce qu’il faudrait changer. Par exemple, la rédaction des rapports, comptes rendus, notes de synthèse, etc. peut représenter du temps « volé » à l’usager si ça se passe entre le travailleur social et son écran d’ordinateur. Cela prend une toute autre signification et une toute autre dimension si ces documents sont conçus, écrits et formalisés avec la personne concernée.

CR : D’abord, il ne me semble pas que l’accompagnement va connaître une grande transformation ; les changements ont déjà commencé de manière graduelle. Il reste toutefois à admettre qu’on ne peut pas définir non plus l’accompagnement social et ses évolutions dans l’absolu. Sa lecture et la fixation de ses règles par le haut ne fonctionnent plus. Il est nécessaire de tenir compte du contexte territorial, des personnes associées et du temps qu’on se donne. Les formations devraient davantage associer les savoirs des professionnels enseignants, des praticiens et des personnes accompagnées elles-mêmes. Si l’accompagnement social est défini par des textes et des enseignements délivrés dans les instituts du travail social, il l’est aussi par les usagers qui doivent intervenir dans la définition des programmes. À cet égard, les relais et les expérimentations sur les lieux de stage sont particulièrement importants. Au regard des enjeux, les pouvoirs publics doivent accepter d’ouvrir des enveloppes à l’innovation et être capables de parier sur des expérimentations même sans en connaître le point d’arrivée précis. Ils doivent aussi accepter de les pérenniser en équilibrant le modèle économique développé par les acteurs de la société civile avec des fonds publics. Ce n’est pas une perte, c’est un investissement pour un bien commun supérieur. C’est tout simplement une question de solidarité.

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