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Santé | 08/11/2019

Maternités et crèches font la chasse aux perturbateurs endocriniens

par Solange de Fréminville
Anticiper-GSS-166-Dessin-Gros-NE PAS UTILISER POUR UN AUTRE ARTICLE Pascal_Gros

Dans les maternités et les établissements d’accueil de la petite enfance, les perturbateurs endocriniens et autres risques chimiques sont partout. Et ils menacent la santé des enfants comme celle des professionnels. Mais s’en passer nécessite de changer les pratiques et surtout de trouver des substituts. La politique d’achats est cruciale.

«Comment éviter d’exposer les femmes enceintes et les enfants aux substances chimiques ? » Cette question, Claire Morisson, ingénieure sanitaire de l’agence régionale de santé (ARS) de Nouvelle-Aquitaine, l’a posée dès 2014, quand le gouvernement français a adopté la première stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens. Car les études montraient déjà la menace sanitaire pour les enfants, dès la vie fœtale et durant ces années où ils ingèrent, inhalent et absorbent plus intensément que des adultes parce qu’ils sont en pleine croissance, que leur peau est plus perméable, et que pendant une longue période ils portent tout à leur bouche.

« On sait que les substances chimiques agissent, même à très faibles doses, et comme il y en a beaucoup, cela a des effets cocktails », explique l’ingénieure sanitaire. Meubles, objets en plastique (biberons, vaisselle, jouets…), produits d’hygiène corporelle, crèmes, couches, produits d’entretien, aliments, vêtements, etc., contiennent des éléments chimiques à risque, de même que certains dispositifs médicaux ou produits utilisés dans les établissements de santé. Or les dangers sont multiples : troubles et anomalies de la fonction et des organes de reproduction, puberté précoce, cancers, obésité, diabète…

Ateliers de prévention

Alertée, l’ARS – qui ne couvrait alors que l’Aquitaine – a alors défini une stratégie visant les femmes enceintes et les enfants âgés de moins de 6 ans. L’idée était de sensibiliser tous les professionnels qu’ils sont amenés à rencontrer, médecins, infirmières, puéricultrices, assistantes maternelles, etc. Mais l’agence a vite ciblé en priorité les maternités. « Elles sont apparues comme des lieux essentiels car c’est là qu’on montre aux parents comment faire », souligne Claire Morisson. Dès 2015, onze maternités d’Aquitaine ont participé à cette politique de sensibilisation. Elles sont aujourd’hui 42 sur les 44 que compte la région Nouvelle-Aquitaine (issue de la fusion de l’Aquitaine, du Limousin et de Poitou-­Charentes). Rencontres, documentation, guide, flyers, vidéos… l’ARS n’a pas lésiné sur les moyens. Elle finance en particulier la formation de 120 professionnels à l’animation d’ateliers Nesting sous la houlette de l’association WECF (Women Engage for a Common Future).

Ces ateliers de prévention sont destinés aux parents, mais permettent aussi de sensibiliser les professionnels. Objectif : constituer un environnement sain pour le bébé, en prenant en compte tous les éléments de son quotidien. « Cela permet de sensibiliser sur des choses très concrètes. On explique les risques aux parents ou à nos collègues, on leur apprend à distinguer les composants dangereux sur les étiquettes, on les conseille, on échange… », témoigne Virginie Layadi, ingénieure qualité au centre hospitalier de Guéret, qui pilote le projet d’écomaternité. Deux sages-femmes, une infirmière et une auxiliaire de ­puériculture ­formées en 2018 à l’animation d’ateliers ­Nesting organisent un atelier par mois pour les parents et les professionnels. Il est prévu de les proposer aux crèches et aux assistantes maternelles. La maternité du centre hospitalier de Périgueux a préféré mettre en place ses propres ateliers de santé environnementale, à l’aide de grands triptyques en carton affichant les principales recommandations en la matière. Elle a aussi la volonté de développer sa propre expertise : en 2019-2020, une sage-femme va se former au DU Santé environnementale de l’université de Bordeaux.

DRAnne Bentz, animatrice de réseau de l’Association Aquitaine des achats publics responsables (3AR)

« Il y a un manque de transparence dans la composition des produits »

« La difficulté est de traduire les objectifs en matière de santé environnementale dans les marchés publics. La réglementation n’est pas assez exigeante et il y a un manque de transparence dans la composition des produits. On préconise d’inscrire des clauses affichant la volonté d’éviter les perturbateurs endocriniens, mais aussi de réduire le nombre de références pour chaque catégorie, de demander aux fournisseurs pour chaque produit une formulation précise avec le moins d’ingrédients possible, sans telle ou telle molécule, d’exiger des labels et des spécifications techniques précises, avec des modes de preuve, et enfin de vérifier la bonne exécution des marchés, par exemple par des audits surprise. Il faut également s’appuyer sur les pairs, leurs bonnes pratiques, les bons produits et labels qu’ils ont trouvés. Nous créons des ‘‘clausiers’’, des guides avec des clauses types pour plusieurs familles d’achat, et des fiches de retours d’expériences. Face aux surcoûts, il faut grouper les achats ou faire des économies ailleurs. »

Analyse de produit et sourcing

Encore faut-il que les professionnels ne se contentent pas d’être de simples vecteurs, avec le risque d’être peu crédibles si eux-mêmes ne changent pas leurs pratiques. Dans cette optique, l’ARS Nouvelle-Aquitaine a décidé d’engager les maternités dans une démarche approfondie visant à supprimer ou réduire drastiquement tous les produits et équipements porteurs de substances chimiques nocives pour la santé. Cinq établissements, chacun en partenariat avec une crèche hospitalière ou intercommunale, se sont lancés début 2018. Cinq autres les ont suivis en juin 2019. État des lieux complet, plan d’action détaillé… Chaque maternité s’est engagée dans ce vaste chantier avec l’aide de l’agence Primum non nocere, cabinet conseil spécialisé dans le développement durable en établissement de santé, choisi par l’ARS Nouvelle-Aquitaine pour les accompagner du diagnostic jusqu’à la mise en œuvre des actions en passant par des séances de formation, des conseils, des analyses de produits et du sourcing. L’ARS a également noué un partenariat avec l’Association Aquitaine des achats publics responsables (3AR) qui forme et conseille les acheteurs et les prescripteurs. Car les acteurs de cette transformation se sont vite aperçus que c’était le nerf de la guerre. En effet, il ne suffit pas de faire la chasse aux produits contenant des perturbateurs endocriniens. Encore faut-il pouvoir les remplacer par des produits sains, dans un contexte très contraignant sur le plan budgétaire, face à des marchés dominés par des leaders bien installés, et en respectant les normes en matière d’hygiène. Pour les détergents et désinfectants dont la nocivité est démontrée, des solutions ont été trouvées, en s’appuyant sur l’expertise de Philippe Carenco, médecin hygiéniste de l’hôpital d’Hyères. Pionnier, le centre hospitalier de Guéret a opté il y a deux ans pour le nettoyage mécanique des sols avec des microfibres et de l’eau, à l’aide d’autolaveuses ou de balais, et plus récemment pour le nettoyage vapeur des couveuses et des lits. « C’est performant et contrôlé par des prélèvements réguliers. Ainsi, les nouveau-nés ne respirent plus ces produits chimiques », indique Virginie Layadi. Les désinfectants écolabellisés ne sont utilisés qu’exceptionnellement, par exemple en cas d’infection ou d’épidémie.

Les couches dans le collimateur

Sources d’économies à terme, ces techniques se diffusent. Il est plus difficile de changer des règles d’hygiène prescrites, même si le danger est identifié. C’est par exemple le cas, en néonatologie, d’une solution hydroalcoolique utilisée quotidiennement par le personnel pour le lavage des mains. « Les flacons dégagent une odeur forte, c’est très toxique et cela nuit à la qualité de l’air intérieur, comme l’ont montré les mesures effectuées par Primum non nocere », constate Anne-Lise Ronnat, sage-femme coordinatrice au sein du pôle femmes-enfants du groupe hospitalier de La Rochelle-Ré-Aunis et référente de la démarche de santé environnementale. Son usage a donc été fortement réduit et remplacé par un savon écolabellisé déjà utilisé à l’hôpital de La Rochelle. Autres usages bien ancrés : la stérilisation de dispositifs médicaux tels que les sondes d’alimentation ou les perfusions avec de l’oxyde d’éthylène, pourtant considéré comme toxique ; ou encore l’utilisation des tubulures, qui contiennent des phtalates. Pour que les enfants ne soient plus exposés à ces produits, les professionnels cherchent des substituts. Les couches sont également dans le collimateur, les analyses ayant prouvé la présence de substances chimiques à risques, ce qu’un rapport de l’Anses a fini par confirmer en janvier 2019. Quelle que soit l’option choisie par les maternités et les crèches – couches en tissu lavables ou couches synthétiques répondant à des critères stricts de santé environnementale –, les difficultés à surmonter sont cette fois économiques et organisationnelles. Les couches sont en effet données (échantillons dans les mallettes roses de naissance) ou vendues à très bas prix aux maternités et aux crèches. Une solution : accepter d’y consacrer une part plus importante du budget et, dans le cadre d’un appel d’offres, imposer des critères stricts (composition exhaustive des couches, analyses toxicologiques indépendantes, labels écologiques…), y compris dans la notation des candidats en faisant la part belle à la santé environnementale et aux données techniques tout en réduisant au minimum le critère prix. C’est l’orientation prise par le groupe hospitalier de La Rochelle-Ré-Aunis, sous l’impulsion de sa référente en santé environnementale. La maternité et la pédiatrie de l’hôpital de Guéret, qui optent pour les couches en tissu lavables, mettent en avant, en plus de leur intérêt sanitaire, leur moindre coût à terme : pas de déchets, et des lavages groupés dans une blanchisserie de proximité avec d’autres acteurs de la petite enfance.

2 périodes de la vie

Le développement foeto-embryonnaire et la petite enfance, puis la puberté, présentent une sensibilité accrue aux perturbateurs endocriniens. Ceux-ci peuvent avoir des effets plus importants à faible dose. La compréhension des effets des perturbateurs endocriniens demande de prendre en compte également l’exposition de l’individu à un mélange de substances chimiques et de comprendre leurs interactions au sein de l’organisme humain sur le long terme, dès la période du développement foeto-embryonnaire.

Source : Anses.

Refuser les échantillons

Les produits d’hygiène corporelle, les crèmes pour les peaux irritées des bébés et autres cosmétiques peuvent également contenir des substances chimiques nocives. La maternité de l’hôpital de Périgueux en a fait sa priorité. « Nous refusons les échantillons et toutes les propositions des laboratoires. Nous avons choisi un savon végétal pour les nouveau-nés, les mères et les sages-femmes. De même pour les soins du cordon, sauf si le médecin a prescrit un antiseptique. Nous évitons d’utiliser systématiquement une crème lors du change. Nous visons l’écoconception des soins », déclare tout net Sylvie Lavaud-Leymarie, sage-femme coordinatrice des soins en maïeutique, référente de la démarche pour le centre hospitalier de ­Périgueux et sa crèche. Bien d’autres actions sont en cours dans les établissements : remplacer la vaisselle en plastique par de la porcelaine ou du verre, développer l’alimentation bio locale, ventiler les pièces où vivent les bébés… Un chantier de grande ampleur, avec des moyens réduits. Mais la détermination des acteurs de ce changement paraît sans faille. C’est qu’en plus de protéger la santé des femmes enceintes et des enfants, ils préservent celle des professionnels. Une motivation également décisive. u

La 2e stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens (2019-2022)

Lancée le 3 septembre par le Gouvernement, la 2e stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens (2019-2022) prévoit de développer les recherches, d’informer largement sur ce sujet et d’agir pour la protection de l’environnement. Cinquante actions sont programmées, en particulier établir une liste des substances qui peuvent présenter des propriétés de perturbation endocrinienne ; mieux connaître et prévenir l’exposition aux perturbateurs endocriniens via l’alimentation ; mesurer l’imprégnation de l’environnement par les perturbateurs endocriniens ; former les professionnels de santé et les agents territoriaux ; informer la population sur les risques liés à l’exposition aux produits chimiques dangereux de consommation courante ; donner plus de visibilité aux bonnes pratiques des établissements de santé et d’accueil des jeunes enfants en la matière…

DRSylvie Lavaud-Leymarie, sage-femme coordinatrice des soins en maïeutique du centre hospitalier de Périgueux

« C’est un super moteur pour les équipes »

« Nous avons mis sur pied un comité de pilotage avec les directions achats, hygiène et qualité. Trois sages-femmes et une puéricultrice ont été formées à l’animation d’ateliers Nesting et nous bénéficions d’un accompagnement personnalisé. Aujourd’hui, au moins la moitié de l’effectif de la maternité est formée à la santé environnementale dans nos propres ateliers, des sages-femmes aux agents d’entretien, en passant par les puéricultrices et les aides-soignantes. Nous proposons ces ateliers aux femmes enceintes dans le cadre de la préparation à l’accouchement. Il y a plusieurs avancées, un savon végétal pour les nouveau-nés, les mères et les professionnels, la vaisselle en plastique progressivement remplacée par la porcelaine, le nettoyage avec les microfibres, l’écoconception des soins, etc. La santé environnementale est un levier managérial et un super moteur pour les équipes. Il y a moins d’usure et d’absentéisme. »

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