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Social | 07/01/2020

Minima sociaux : les freins sont d’ordre politique et psychologique

par Rouja Lazarova
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Pour Louis Maurin, le revenu de base doit être réservé aux pauvres, délivré sous condition de ressources alors que Marc de Basquiat estime qu’il doit être universel. Tous deux se rejoignent sur le fait qu’il doit être inconditionnel, non corrélé à la recherche ou l’exercice d’une activité et avoir comme premier objectif de combattre la pauvreté.

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Minima sociaux : les contours flous du revenu universel

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Quelle est votre vision du revenu de base ?

Louis Maurin : Je pense qu’il faut se poser la question du minimum garanti aux personnes. Ce n’est pas un revenu universel, versé à chacun, tel qu’il a été proposé par Benoît Hamon en septembre 2016. Le candidat à la présidentielle évoquait alors 750 euros par mois pour tous les Français. Il y a une grande incompréhension sur le revenu universel. Beaucoup de gens en sont partisans sans comprendre tout à fait de quoi il s’agit. Je ne partage pas l’idée selon laquelle la société doit quelque chose à tout le monde. Je ne pense pas qu’il faille donner de l’argent à ceux qui gagnent déjà 10 000 euros par mois. Il faut se concentrer sur les plus démunis. Je rappelle que, dans un pays aussi riche que la France, plus de 14 % de la population, c’est-à-dire 9,3 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté. Il en va de même pour un quart des jeunes. Ce même seuil de pauvreté a d’ailleurs augmenté de 0,6 point en 2018, après une période de stabilisation, une hausse directement imputable à la politique d’Emmanuel Macron.

Louis Maurin est directeur de l’Observatoire des inégalités et coauteur, avec Noam Landri, d’une proposition de création d’un revenu minimum unique en juillet 2019.

Marc de Basquiat : Le Liber que nous proposons de créer est un revenu de type universel. Chacun a la même chose, les règles sont les mêmes pour tout le monde. Il est tellement automatique, que personne ne peut « tomber au travers » du filet. Son premier objectif est de combattre la pauvreté, il est d’abord un filet de sécurité. La France, c’est un pays riche. Il y a des choix collectifs à faire. Nous ne voulons pas que les personnes vivent sans ressources, qu’elles meurent si elles n’ont pas de travail. C’est un choix évident depuis 1988 et la création du revenu minimum d’insertion (RMI). Nous voulons aussi bien sûr que les gens aient un toit sur la tête mais c’est une question à part qui relève de la politique du logement.

Marc de Basquiat,est économiste, fondateur et président de la société de conseil StepLine. Il est coauteur, avec Gaspard Koenig, du rapport du think tank Génération libre « Liber, un revenu de liberté pour tous », en avril 2014. En janvier 2017, il signe un deuxième volume réactualisé.

Quels sont les moyens nécessaires à la mise en place du revenu de base. À combien l’évaluez-vous mensuellement ?

MdB : Nous proposons de redistribuer à chacun 483 euros mensuel sous forme de crédit d’impôt. Lorsqu’on donne de l’argent aux gens, on respecte leur liberté. Ils en font ce qu’ils en veulent. La somme n’est pas très élevée, mais elle est suffisante pour couvrir les besoins de base. Pas tous les besoins, c’est pour cela que d’autres prestations demeurent, notamment les aides au logement. Mais elle est suffisante pour se nourrir, s’habiller, avoir un téléphone portable. Le Liber est inconditionnel, aucune obligation de recherche d’activité ne lui est corrélée. Il élimine les discriminations dont souffraient les allocataires du revenu de solidarité active (RSA). Je n’ai pas encore tranché la question de l’ouverture du Liber aux jeunes. En France, il y a un vrai problème pour les 16-25 ans. C’est une zone grise. Avant 16 ans, ils sont considérés comme enfants, il y a les allocations familiales. Après vingt-cinq ans, grosso modo, c’est le travail. Personnellement, j’ai une grosse réticence à donner du revenu aux jeunes dès 18 ans.

LM : Pour combattre la pauvreté, nous proposons un revenu minimum unique (RMU) d’un montant de 860 euros par mois, ce qui correspond à 50 % du revenu médian. Cinq millions de personnes vivent actuellement sous ce seuil. Le RMU est une des réponses à la question : quel est le niveau de vie en dessous duquel la société française ne doit pas tolérer de voir vivre les gens ? Attribué sous condition de ressources, le RMU est dégressif selon les revenus. Il est ouvert aux jeunes de 18 à 25 ans. Nous préconisons son automaticité : les droits doivent être accordés sur simple déclaration des revenus et de la composition familiale. Nous vivons dans un pays d’une grande bureaucratie. Avec le RMU, l’idée est de donner sans demander à remplir de la paperasse. Pour les jeunes, une déclaration sur l’honneur de ne pas bénéficier du soutien des parents suffirait.

Comment le financez-vous ?

LM : Le coût de cette mesure s’élève à 7 milliards d’euros par an, selon nos estimations. L’équivalent du montant accordé aux plus aisés, en baisse d’impôts à l’automne 2017. En 2019, l’État a réalisé 20 milliards de baisse d’impôts. C’est un gaspillage considérable. Comparés à cela, 7 milliards d’euros sont une somme modeste rapportée à l’enjeu qui est de supprimer la part de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté. Nous préconisons de ne pas baisser les impôts, de ne plus réduire l’impôt sur le revenu, de ne pas supprimer totalement la taxe d’habitation. Pour financer le RMU, il suffirait de réintroduire un impôt sur la fortune et d’imposer les revenus du patrimoine selon un barème progressif. Une des mesures concrètes qu’on propose serait de récupérer un tiers des 20 milliards d’euros perdus en réduction des cotisations sociales patronales, mesure qui a fait preuve de son incapacité de créer des emplois. Ou alors de réduire le plafond de la réduction d’impôt procurée par les niches fiscales de 10 000 à 5 000 euros.

MdB : La bonne nouvelle, c’est que le revenu de base existe déjà en France ! Le niveau de la fiscalité est suffisamment élevé pour le dégager. Il suffirait de faire une réforme fiscale de profondeur et d’introduire une Libertaxe de 30 % qui se substituerait à l’impôt sur le revenu. L’idée est de donner à tout le monde dans le calcul de l’impôt. Pour ceux dont le revenu est inférieur aux deux premières tranches, l’impôt est négatif. Pour les autres, il est déduit de leurs impôts. Le Liber est un crédit d’impôt universel. L’administration fiscale veille aux revenus de chacun tous les mois et crédite le Liber. Chacun peut suivre sur une plateforme internet sa situation, s’il est créditeur ou débiteur. Le fait de savoir que cette somme reste affichée sur le compte fiscal procure un sentiment extrêmement fort de stabilité et de sécurité.

Si c’est aussi simple pourquoi cela ne s’est-il pas fait ?

LM : Le seul grand écueil est d’ordre politique. Il faut convaincre les élus de la nécessité d’une telle mesure. Le pays a les moyens de le faire. Le revenu de base, c’est un choix politique.

MdB : Les plus gros freins sont d’ordre psychologique. C’est difficile d’affirmer que tout le monde perçoit de l’argent sans rien faire, sans rien demander. Cela heurte les principes qui remontent à la Bible : « tu gagneras ta vie à la sueur de ton front ». Dans notre éducation, nous avons acquis la conviction que pour être nourri, il faut fournir des efforts. Les gens craignent qu’un tel revenu universel ne soit à l’encontre du schéma moral établi.

Que pensez-vous de la réforme du revenu universel d’activité. Va-t-il dans le bon sens ?

LM : C’est encore très flou. On dit qu’il n’y aura aucun moyen supplémentaire. Si c’est le cas ce sera de la communication, cela ne changera rien. Ce ne sera en tout cas pas une réforme politique d’ampleur.

MdB : Je suis cela de près. C’est une réforme mal cadrée au départ. On n’y parle pas de fiscalité, c’est un problème énorme. Le financement reste une difficulté. Le Gouvernement risque également de mettre ensemble le RSA et les aides au logement. C’est un vrai problème car on ne peut pas restreindre la problématique du logement au fait de donner de l’argent aux gens. Il y a aussi des questions de disponibilité foncière, de construction. Parfois, on vous donne 300 euros, mais s’il n’y a pas d’offre locative, cela ne sert à rien. Il faut avoir une politique du logement efficace, qui crée des logements, et plus accessibles.

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