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Parentalité | 04/03/2020

Comment renforcer le soutien à la parentalité ?

par Michèle Foin
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Pour Gérard Neyrand, il convient de se méfier de toute récupération politique des neurosciences qui viserait à rendre le parent responsable sans tenir compte de son environnement. Rébecca Shankland au contraire prône une meilleure information des parents sur les bienfaits d’une éducation positive et respectueuse des besoins de l’enfant.

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Famille : le soutien à la parentalité cherche sa lisibilité

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Les parents ont-ils aujourd’hui plus qu’hier besoin de « soutien parental » ?

Gérard Neyrand : Oui, compte tenu du développement de la contraception et de l’allongement des études. On fait des enfants de plus en plus tard : 29 ans en moyenne pour les femmes, et 31 ans pour les hommes. Notre société favorise aussi la mobilité. Éloignés de leurs parents, les jeunes couples ne peuvent pas s’appuyer sur eux. C’est pourquoi ils sont davantage demandeurs de conseils, dans un contexte de renouvellement des valeurs, avec une éducation plus explicative et une plus grande proximité avec les enfants. Pour répondre à leurs questions, les parents se retrouvent face à des spécialistes pas toujours d’accord entre eux, entre ceux qui se réfèrent au modèle de Freud et Winnicott, et ceux qui aspirent à en sortir. La parentalité est un des derniers sujets de tension susceptibles de diviser les chercheurs et cliniciens qui travaillent sur la question familiale. Ces conflits de références n’aident pas à y voir clair.

Gérard Neyrand, sociologue, professeur émérite de l’université de Toulouse, il est auteur de nombreux livres sur la famille, le couple et la parentalité.

Rébecca Shankland : Les parents ont toujours eu besoin de soutien. La différence aujourd’hui porte sans doute davantage sur la difficulté à demander ou accepter de l’aide. On peut avoir l’impression que c’est un signe de faiblesse ou d’immaturité. Mais à tout assumer seul au niveau de la famille ou du travail on risque de s’épuiser. C’est donc plutôt d’un changement d’attitude et de croyances dont on a besoin pour qu’il devienne plus facile de demander de l’aide, surtout lorsque les enfants sont en bas âge. Des associations de professionnels peuvent apporter un soutien à domicile ponctuel ou régulier. Mais souvent, les parents estiment qu’ils n’en sont « pas encore là ». C’est là toute la difficulté : modifier la façon de percevoir le soutien pour le considérer comme quelque chose dont tout humain a besoin, en particulier les familles de très jeunes enfants.

Rébecca Shankland, maître de conférences en psychologie positive à l’université Grenoble Alpes, elle fait partie de la commission d’experts des mille premiers jours de l’enfant, présidée par Boris Cyrulnik.

Le soutien parental devrait-il être universel, ou ciblé sur ceux qui en ont le plus besoin ?

GN : La visée des réseaux d’écoute d’aide et d’appui à la parentalité (Reaap) est d’allier les deux approches. Ils ciblent l’ensemble de la population, mais peuvent aussi proposer des soutiens spécifiques pour certaines catégories de parents. Avec les parents en situation précaire, le travail peut être plus difficile : ils sont méfiants à l’égard de toute action qui les guide, et ont tendance à ne pas répondre aux sollicitations. La première chose à faire est d’instaurer une confiance personnalisée avec le parent. Sinon la proposition de solution risque d’être rejetée ou difficile à mettre en œuvre. Cela suppose une formation des intervenants. Car il n’y a pas de solution clé en main, applicable à tout le monde. Les réponses doivent être adaptées aux situations, représentations, valeurs de la famille, pour parvenir à transmettre des informations utiles à ces parents. Il est important de travailler avec eux à partir de leur mode de fonctionnement, et non de celui des couches moyennes qui ont fait des études. Les capacités parentales et éducatives sont très largement déterminées par la place des parents dans les rapports sociaux et leur environnement.

RS : Les deux ! Il doit être universel pour faciliter l’accès au soutien, notamment dans les premiers mois qui suivent l’accouchement. Mais aussi ciblé, car certaines familles peuvent avoir davantage de besoins liés, par exemple, à des problématiques de santé ou d’apprentissage de l’enfant. Toute la difficulté pour les parents est d’accéder aux informations et de comprendre les différents dispositifs de soutien à la parentalité. Certains parents ne parviennent pas non plus à mobiliser les dispositifs dont ils pourraient bénéficier lorsqu’ils ont un enfant en grande difficulté. L’objectif du comité d’expert est justement de simplifier l’information et l’accès à ces dispositifs de soutien à la parentalité.

Comment expliquer la relative modestie de l’investissement public ?

GN : C’est une des raisons pour lesquelles il est peu efficace. Entre 1990 et 2002, les financements ont certes doublé mais ils étaient très faibles. Ils sont donc seulement passés de très faibles à faibles ! La bonne prévention évite aux problèmes de surgir, ou limite leurs effets. C’est toute la difficulté. Les politiques de prévention se mènent à moyen terme, et leurs effets bénéfiques sont relativement difficiles à mettre en évidence, sauf à comparer sur de longues périodes des populations qui en ont bénéficié et d’autres non. Ce qui n’est politiquement pas rentable à court terme… L’accueil de la petite enfance, lui, mobilise beaucoup plus d’argent. C’est pourquoi il serait souhaitable d’articuler les deux.

RS : La France accuse un retard important en la matière. Les pouvoirs publics ont demandé à la Commission des mille premiers jours de l’enfant de rassembler les expertises internationales dans ce champ afin de proposer des orientations pour les politiques publiques à venir. Cela impliquera très certainement un investissement public plus important. Nous avons accepté de faire partie de cette commission dans l’espoir de progresser enfin dans ce domaine.

Les récentes découvertes en neurosciences incitent à une éducation positive et bienveillante, favorable au bon développement de l’enfant. Le soutien à la parentalité pourrait-il s’en inspirer ?

GN : On ne peut pas être contre l’objectif d’être bienveillant à l’égard des enfants. C’est toute la difficulté de mise en perspective critique de l’éducation positive. Ce qui pose question, ce sont les méthodes promues pour y arriver. La plupart des chercheurs en neurosciences mettent en garde contre une utilisation directe de leurs découvertes, qui ne sont pas utilisables telles quelles pour orienter une politique. Les procédures d’application des neurosciences aux individus restent très aléatoires et incertaines, dans la mesure où l’on n’a pas compris les processus qui amènent à des dysfonctionnements.

Ce que les neurosciences nous montrent c’est que les enfants humains naissent prématurés et que la plasticité cérébrale est une caractéristique de l’espèce humaine. Ce que constatent les neurosciences, c’est que 90 % des synapses ne sont pas formés à la naissance, 10 % renvoyant aux grandes fonctions vitales. D’où l’importance de l’environnement dans la formation des enfants, et la très grande diversité des êtres humains ! Mais ces perspectives, si elles sont prometteuses, ne sont pas encore suffisamment avancées pour être directement utilisables. Il y a donc un risque sociopolitique à vouloir utiliser ces données beaucoup trop précocement, à des fins prédictives. On l’a bien vu avec le rapport de l’Inserm de 2005, dont l’une des conclusions était que l’on pouvait prédire la délinquance dès l’âge de 3 ans…

RS : Quantité de recherches convergent aujourd’hui pour montrer l’importance de l’éducation bienveillante et de la parentalité positive, un terme proposé par le Conseil de l’Europe qui fait référence à des pratiques parentales qui respectent les droits de l’enfant et son « intérêt supérieur » tel que défini par la Convention des Nations unies sur les droits de l’enfant (Cnude, 1989). En France, on constate régulièrement une forme de méfiance, voire de défiance, face à ces notions utilisées au niveau international. Il semble y avoir une confusion entre la notion de bien-être ou de positif, fortement exploitée par les médias depuis des décennies, et les données issues des recherches qui montrent l’importance d’une éducation respectueuse des droits de l’enfant, c’est-à-dire qui n’a pas recours à la brutalité pour soumettre l’enfant aux décisions prises par les adultes. C’est en répondant suffisamment aux besoins psychologiques de l’enfant que l’on favorise son développement optimal, une implication dans les apprentissages et des comportements coopératifs et prosociaux. Bien sûr, il y a par ailleurs la question de la reproduction sociale, mais je ne pense pas qu’il y ait une opposition. On ne peut pas ignorer les différents besoins au regard de la quantité de recherche sur le besoin psychologique. Les parents ont une forte responsabilité. Le rôle de la société, c’est justement de renforcer le soutien à la parentalité, pour ne pas les laisser tous seuls. On dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Le rôle des politiques, c’est de recréer ce village.

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