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[Points de vue] Social | 10/07/2020

Analyse des besoins sociaux : un outil de vigilance citoyenne

par Laure Martin
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Jean-François Chantaraud voit dans l’analyse des besoins sociaux un moyen pour les citoyens de prendre leur place dans le débat public. Hervé Guéry insiste sur la démarche de requestionnement continue. Car l’ABS ne peut être une fin en soi que l’on réalise pour répondre à une obligation réglementaire.

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Analyse des besoins sociaux : le stratège social

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L’analyse des besoins sociaux (ABS) doit-elle être envisagée comme un outil de gestion ou une exigence démocratique ?

Jean-François Chantaraud : Les deux bien sûr ! Pour analyser les besoins, une grille d’évaluation fondée sur un système de valeurs issu du processus démocratique est nécessaire. Tout le monde doit être impliqué afin de bâtir des diagnostics partagés et un vivre ensemble durable. Le problème du système français réside dans un déséquilibre de la responsabilité : le citoyen attend tout de l’État qui, lui, souhaite apporter toutes les réponses. Non inclusif de la diversité des acteurs, le débat public ne remonte pas correctement les besoins et solutions du terrain et reste incomplet. L’ABS [analyse des besoins sociaux, ndlr] devrait être conçue par les collectivités comme l’opportunité d’établir un mécanisme démocratique en plusieurs temps : recherche systématique de tous les faits et idées, puis analyse collective effectuée dans un cadre transparent et objectif, pour enfin décider sur la base d’un consensus traitant les problèmes au fond au profit de tous, ce qui suppose des instances reconnues par le plus grand nombre, absentes actuellement.

Jean-François Chantaraud est directeur général de l’Observatoire du dialogue et de l’intelligence sociale (Odis), centre de recherche appliquée et cabinet de conseil en Intelligence sociale.

Hervé Guéry : Effectivement, l’ABS est une exigence démocratique, un outil de partage des réalités sociales et des actions à mettre en œuvre. Il faut donc être dans une logique d’échanges. Il faut veiller à ce que les enjeux sociaux et les invisibles ne soient pas les grands oubliés. Toute la population doit être prise en compte. L’ABS est l’occasion de remettre le social au cœur du débat et des décisions. Mais il s’agit aussi d’un outil de gestion, un bon outil de veille pour réaliser un travail d’évaluation, adapter nos réponses à nos besoins et les mettre en place dans le cadre de l’organisation des services.

Hervé Guéry est directeur du Compas, bureau d’études au service du territoire.

Les collectivités, et surtout les élus, sont-ils réceptifs à son intérêt stratégique ?

Jean-François Chantaraud : Certains élus pensent déjà tout connaître de leur territoire et veulent imposer leur vision. D’autres utilisent l’ABS pour satisfaire les populations dont le vote est nécessaire à leur réélection. Certains perçoivent la dimension stratégique de l’ABS pour optimiser leur compréhension de la société, et y voient l’opportunité d’une vraie démarche participative. La stratégie de l’ABS peut donc être fondée sur des enjeux parfois bien éloignés des besoins sociaux. De plus, les élus dont l’envie est sincère ne s’y prennent pas toujours bien. S’il faut évaluer les intentions, les pratiques concrètes, souvent maladroites aux yeux d’une partie de la population qui s’en détourne.

Hervé Guéry : Notre travail consiste à montrer l’intérêt de l’ABS et surtout l’opportunité au-delà de l’obligation. Certains élus se servent de l’ABS comme d’un vrai outil stratégique. Ils doivent comprendre que l’ABS permet de piloter globalement. Car le lien existe entre l’urbanisme, l’enseignement et le développement économique. C’est souvent lors de la restitution que les élus en prennent conscience. Ce moment clé les fait changer d’avis sur l’intérêt stratégique. Post-élections municipales, nous allons travailler à cette adhésion car beaucoup d’élus connaissent mal cet outil. C’est d’ailleurs pourquoi une mise à jour à mi-mandat est essentielle. Et puis l’ABS est aussi un outil d’innovations, l’innovation étant l’aboutissement d’une démarche stratégique adaptée à des enjeux qui évoluent et à la réalité d’un territoire.

L’évaluation à la fin du mandat n’est pas une obligation. Peut-on pour autant s’en passer ?

Hervé Guéry : L’ABS ne doit pas être une fin en soi, une obligation dont on se débarrasse en début de mandat. Il faut être dans une démarche de requestionnement continue. Les besoins sociaux n’apparaissent pas tous en début de mandat. Il faut donc des remises à jour ponctuelles pour adapter les politiques publiques et être dans la continuité. Le décret de 2016 permet d’ailleurs des approches thématiques, afin d’être en veille par rapport aux actions mises en place sur le territoire.

Jean-François Chantaraud : Il ne faut en aucun cas se contenter de satisfaire à l’obligation administrative. Pour repérer les besoins et trouver des réponses, il faut rester au plus près des personnes. Dans un système démocratique, la vigilance est permanente et n’intervient pas seulement de temps à autre. Une réévaluation de l’ABS ne signifie pas qu’il faille tout changer tout du long du mandat ni, à l’inverse, attendre les prochaines élections. Elle permet à tout instant de pointer du doigt l’émergence de nouveaux besoins et de nouvelles solutions. Les collectivités ont donc besoin d’un mécanisme interactif et ouvert de co-construction pour formuler leurs orientations stratégiques et leurs décisions opérationnelles. L’évaluation de fin de mandat est une logique de « on attend tout du chef ». Or, la chose publique et le vivre ensemble dépendent de chacun.

Comment faire une ABS qui soit le résultat d’un travail partenarial avec les différents intervenants ?

Hervé Guéry : Pour s’appuyer sur l’action de tous les partenaires, il faut les impliquer dès le début dans la démarche, les faire participer à la définition des priorités, les impliquer dans les actions. L’ABS ne doit pas rester en vase clos mais être partagée, ouverte au sein du conseil municipal. C’est un élément stratégique car les communes ne peuvent pas répondre à tous les besoins sociaux toutes seules. Les institutions peuvent donc solliciter les partenaires sur la connaissance du territoire, pour la collecte de données. Ils peuvent aussi être impliqués dans l’analyse. Bien entendu, tout le monde ne peut pas être autour de la table. Il faut se concentrer sur les principaux acteurs du territoire, pour ensuite organiser des sous-thématiques afin de travailler sur les préconisations, les orientations, les fiches-actions.

Jean-François Chantaraud : La méthode participative est indispensable pour permettre d’organiser le débat public sur de multiples sujets. C’est bien plus complexe à mettre en œuvre qu’il n’y paraît, mais c’est indispensable. Comprendre ensemble et s’extraire de l’immédiateté nécessite beaucoup de professionnalisme. Il faut une méthode de dialogue, une méthode de participation à la réflexion collective : voilà la clé du fonctionnement en société ! L’ABS est un bon moyen d’avancer dans ce processus de développement de la démocratie. Mais tout commence par des décideurs dotés d’une vision claire, d’une volonté forte et de beaucoup de courage pour oser confirmer qu’ils ne connaissent pas toutes les solutions, mais plutôt qu‘elles résident en chaque citoyen…

La crise sanitaire renforce-t-elle l’intérêt de l’ABS ? Comment anticiper ce type d’événement imprévisible ?

Hervé Guéry : L’ABS est un outil de connaissance au service de la décision et n’a de sens qu’au travers de sa vocation d’aider à la construction d’une politique sociale communale adaptée à la réalité du territoire du CCAS ou CIAS. Cet outil doit permettre une sensibilisation des élus, des décideurs aux enjeux sociaux et doit permettre de rassembler les acteurs autour d’un diagnostic partagé. De fait, elle doit s’adapter aux effets de la crise sanitaire, révélatrice des fragilités sociales et sanitaires de nos territoires, afin de construire une réponse adaptée aux nouveaux besoins dans une approche opérationnelle.

Jean-François Chantaraud : Les décideurs peuvent déclencher le dialogue dans trois cas : lorsqu’ils souhaitent établir des relations adultes en toute sérénité, pour renforcer l’acceptabilité d’un projet bloqué en tout ou partie et lorsqu’il y a des tensions brûlantes qui exigent des transformations rapides. Actuellement, avec le choc sanitaire, la sécurité apportée par les amortisseurs sociaux nous évite de tomber dans l’urgence. Mais elle peut aussi nous éloigner de la réalité de ses impacts à venir sur l’activité économique, le pouvoir d’achat ou encore la cohésion sociale. L’installation des conseils municipaux dans les prochaines semaines est l’opportunité de tout remettre à plat ensemble : l’ABS est un bon cadre pour réaliser un saut qualitatif vers l’instauration d’un mécanisme de démocratie plus participative.

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