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ADDICTIONS : 11/08/2010

« Le dispositif de réduction des risques fonctionne, mais il peut être amélioré »

Entretien avec le Dr Pierre Poloméni, expert, co-auteur du rapport de l'Inserm « Réduction des risques chez les usagers de drogues » du 30 juin 2010, médecin dans le service d'addictologie de l'hôpital Jean-Verdier (Bondy)

Pourquoi vous êtes-vous prononcé favorablement pour les centres d'injection supervisés (CIS) ?
Sous certaines conditions, les CIS peuvent aider les personnes les plus vulnérables, celles qui sont très mal physiquement ou psychiquement, à accéder aux soins. Il faut dans certains cas « aller vers » le patient. Installer une salle à proximité d'un lieu où des personnes utilisent des drogues en se mettant en danger peut les sauver, de la mort ou d'une maladie grave. Notre rapport ne propose pas de substituer les centres d'injection supervisés à d'autres dispositifs. Il s'est agi au contraire d'évaluer des outils pour les publics qui échappent aux soins.

Un débat sémantique a émergé. Certains responsables politiques préfèrent parler de « salle de prise en charge médicalisée des toxicomanes ». Qu'en pensez-vous ?
Nous avons travaillé sur des publications et études existants et le terme « centres d'injection supervisés » était assez consensuel. Cela dit, il serait préférable, pour les consommateurs de crack, de parler de « salles de consommation supervisées ». Le concept pourrait sans doute être décliné.

Comment réagissez-vous à la polémique suscitée notamment par la publication de la pétition de 14 députés contre les « salles de consommation de drogue »?
Toute information peut être interprétée par chacun en fonction de sa conception de la vie et de ses besoins. Il y a un an, je ne savais pas quoi penser des salles d'injection. Ce travail m'a permis de mesurer leur utilité. Qu'il y ait ensuite des réactions philosophiques ou politiques assez tranchées est plutôt logique.
En tant que médecin, je défends  des idées ou des projets qui me semblent bénéfiques aux patients. Il arrive bien sûr que je ne sois pas suivi, pour des raisons financières par exemple. Aujourd'hui, d'un point de vue scientifique, il existe un bénéfice à mettre en place quelques CIS mais certains responsables politiques craignent le signal adressé à la population.

Pourtant, votre rapport montre que la population peut être convaincue ?
Nous avons mentionné parmi les facteurs de réussite la concertation avec les riverains et les élus locaux. Lorsque vous prenez le temps d'expliquer pourquoi et comment une telle structure rend service et est efficace, les barrières tombent.

En quoi une salle d'injection ou de consommation est-elle plus difficile à accepter qu'un Caarud ?

Dans les centres d'accueil et d'accompagnement à la réduction de risques pour usagers de drogues (Caarud), l'objectif est « humanitaire ». Il est possible pour les personnes de s'y doucher, de s'y reposer, de prendre un café... Il s'agit davantage d'hygiène que d'usage. De même, l'échange de seringues s'effectue avec une vision centrée sur la baisse du risque infectieux. La différence est importante, car dans les CIS, l'acte de se « droguer » est validé par la structure, or la consommation demeure interdite par la loi. J'ajouterais que les populations qui sont susceptibles de fréquenter les CIS sont parfois dans l'incapacité d'aller dans les Caarud.
Nous avons en France un dispositif de réduction des risques qui fonctionne - il faut cesser de le caricaturer - mais qui peut être amélioré.

Salles de consommation, la polémique
Ils sont douze plus deux. Douze députés membres du Collectif Droite Populaire et deux députés parisiens, Jean-François Lamour et Philippe Goujon, à se demander dans une pétition lancée le 9 août 2010 pourquoi Roselyne Bachelot s'est « laissée aller en se disant plutôt favorable à la création de salles de consommation de drogue ? Comment peut-on parler de « salles de consommation à moindre risque » quand on connait les ravages provoqués par les drogues? Comme si le fait de se droguer dans un local aseptisé rendait la drogue plus douce et moins dangereuse! ». Et de poursuivre : « La consommation de stupéfiant génère des dépendances, aliène les volontés, nivelle les personnalités et détruit les libertés ». Aucun mot en revanche sur la santé.
C'est le 19 juillet à Vienne lors de la conférence internationale sur le sida que Roselyne Bachelot a annoncé "une concertation avec tous les partenaires concernés et notamment les collectivités locales" sur les salles de consommation supervisées par des professionnels de santé. Ce dispositif de réduction des risques existe déjà dans huit pays (Allemagne, Australie, Canada, Espagne, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas et Suisse). Et le 30 juin, l'Inserm a émis un avis favorable sur ces dispositifs (lire l'interview du Dr Pierre Poloméni).
Dans une interview donnée au Monde daté du 10 août, Etienne Apaire, Président de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt), a réaffirmé son opposition à ce dispositif : ces salles sont selon lui discutables « sur le plan philosophique, puisque cela vise à accompagner, et non in fine à rompre avec la dépendance (...) ». L'association Act Up-Paris a immédiatement demandé sa démission : « La Mildt n'a pas besoin d'apprentis-philosophes, surtout quand ils sont incompétents. Il est temps que François Fillon s'en rende compte, s'il entend enfin éviter des milliers de contaminations au VIH et aux hépatites ». 

Hélène Delmotte

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