Site d’information destiné aux acteurs sanitaires et médico sociaux

Points de vue | 29/04/2014

Comment développer l’accès à la culture ?

par Laetitia Darmon

Les actions mises en œuvre pour faire accéder les patients et les usagers à la culture varient sensiblement d'un secteur, et d'un établissement, à l'autre. Si le manque de moyens financiers peut objectivement constituer un frein, certains exemples suffisent, parfois, à convaincre. La Gazette Santé-Social a sollicité, séparément, l'avis de deux spécialistes.

Email Email

Cet article fait partie du dossier:

L'accès à la culture à l'hôpital, un droit à promouvoir

voir le sommaire

Samuel Le Floch,chargé de mission à la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars)

« Il manque une ligne de financement identifiée dans le champ de l’exclusion, alors qu’il existe des lignes « culture et justice », « culture et handicap » ou « culture et santé ». De fait, les structures ne savent pas toujours vers qui se tourner. »

Eve Jezequel, chargée de mission à la Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne (Fehap) Nord-Pas-de-Calais

« Pour répondre à un projet de type « Culture et santé », il faut vraiment beaucoup de courage, être secondé par un professionnel qui s’y connaisse et, grâce à son réseau, avoir des contacts dans les milieux artistiques. La démarche est difficile. Les tutelles, très sollicitées. »

 

L’accès à la culture fait-il partie des pré-occupations des établissements membres de vos fédérations ?

Eve Jezequel : Quand on aborde la thématique de l’accès à la culture avec les directeurs d’hôpital et d’établissements, on s’aperçoit que beaucoup de choses se font, mais souvent à l’initiative d’une personne isolée plutôt que dans le cadre d’un projet global. En outre, si les projets foisonnent dans le médicosocial, ils sont construits de manière encore moins officialisée que dans le secteur sanitaire. Dans le Nord-Pas-de-Calais, par exemple, le programme « Culture et santé » ne s’est pas encore ouvert au secteur médicosocial. Enfin, en sondant les établissements, je me suis rendu compte que le terme « culture » était interprété de manières très diverses : un grand nombre de personnes l’associent à l’art-thérapie, ou aux animations, pourtant différentes et résolument complémentaires. J’ai récemment organisé un colloque régional (1) pour revenir sur cette notion, voir ce que l’on y intègre et faire s’exprimer des porteurs de projets.

Samuel Le Floch : La culture est présente dans nos structures adhérentes – à la fois en tant que mise en œuvre d’un droit fondamental et comme levier d’insertion ; des initiatives de qualité sont menées. Néanmoins, elle reste en retrait par rapport aux autres formes d’accès aux droits que sont l’emploi, le logement, ou la santé. La dimension culturelle repose très souvent sur une personne engagée, dans un établissement. Aussi est-elle fragile : il suffit que cette personne parte, ou que la direction change, pour que les projets mis en place ne soient pas pérennisés. L’un des enjeux pour la Fnars est de faire prendre conscience qu’il s’agit d’une priorité.

Sans doute l’une des raisons qui expliquent la situation actuelle est-elle que la culture n’est pas une mission confiée de manière suffisamment claire aux associations du secteur social ; même si l’article 140 de la loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions la réaffirme comme un droit fondamental. En outre, bien que notre réseau travaille avec le ministère de la Culture depuis quatre ans, il manque une ligne de financement identifiée à cet effet dans le champ de l’exclusion – alors qu’il existe des lignes « culture et justice », « culture et handicap » ou « culture et santé ».

De fait, les structures ne savent pas toujours vers qui se tourner pour faire financer leurs projets. De même, dans les conventions financières générales de nos adhérents, il est fréquent que la culture ne soit pas mentionnée, ce qui montre bien que celle-ci n’est pas perçue comme un élément à part entière du projet global de l’établissement. En France, l’accès à la culture reste donc délicat pour les personnes démunies, qui ont déjà tendance, du fait de leur situation, à s’en autoexclure.

Diriez-vous que le frein financier est majeur ?

E. J. : En fonction de leur taille et de leur appartenance à un réseau, les structures ne pourront pas réaliser les mêmes choses. La fondation Hopale (1 100 lits et places et 2 500 agents, ndlr), à Berck (Pas-de-Calais), dispose d’une responsable « culture » et a pu proposer à un sculpteur une résidence d’artiste de six semaines. Un petit Ehpad, dont le directeur gère seul à la fois les ressources humaines et le budget, pourra difficilement mener un tel projet.

Mais des actions plus modestes, également intéressantes, sont possibles. Dans les témoignages que nous recueillons, souvent revient l’idée que ce n’est pas tant le coût du projet artistique qui constitue un frein – même s’il peut le devenir – que l’énergie à y consacrer. Pour répondre à un projet de type « Culture et santé », il faut vraiment beaucoup de courage, être secondé par un professionnel qui s’y connaisse et, grâce à son réseau, avoir des contacts dans les milieux artistiques. La démarche est difficile. Les tutelles, très sollicitées, le reconnaissent : elles attendent des dossiers très argumentés, et des actions sur mesure, ce qui prend énormément de temps.

S. L. F. : On entend fréquemment que, pour monter des projets culturels, ce n’est pas d’argent dont on a besoin, mais d’idées. En 2011, la Fnars a réalisé une enquête auprès de ses adhérents sur l’accès à la culture. Malgré tout, nos établissements citent leurs fortes contraintes financières et budgétaires, ainsi que le manque de moyens humains, en tête des obstacles à la mise en œuvre de ce type de démarches. Certes, on peut trouver des subsides pour lancer un projet innovant ; mais c’est une autre histoire quand il s’agit de le pérenniser ou de proposer des activités culturelles plus banales. En outre, pour véritablement favoriser les idées, il faut un financement solide des têtes de réseaux, or celui-ci reste précaire.

Comment les têtes de réseau peuvent-elles favoriser le développement de l’accès à la culture ?

S. L. F. : Tout d’abord, les têtes de réseau peuvent sensibiliser leurs adhérents à la place de la culture dans l’accompagnement social, mais également les outiller de manière à ce qu’ils puissent développer leurs propres actions. Ensuite, les établissements ne sont pas des spécialistes de la culture ; les travailleurs sociaux non plus. Nous devons donc apprendre à travailler avec les acteurs de la culture, à nous connaître, à construire des projets qui aient du sens, tant au niveau social que culturel. D’où l’importance des partenariats locaux. Au siège, nous poussons nos délégations pour que des actions de cet ordre aient lieu à l’échelle des régions. L’idée est de monter des groupes de travail. Une commission a ainsi été créée à Strasbourg, pour la région Alsace, dans le but de développer des projets culturels sur le territoire. Les deux tiers de ses membres sont des associations issues du secteur social ; le dernier tiers, des associations issues du monde de la culture. Des démarches à peu près identiques ont vu le jour en Provence-Alpes-Côte d’Azur et en Bretagne. L’autre moyen d’apprendre à travailler ensemble peut passer par la formation de travailleurs sociaux à la recherche de financements, à la gestion des projets, ainsi qu’à la réalisation de partenariats dans le domaine culturel.

E. J. :Sur le site Internet de la Fehap, nous avons récemment créé un onglet « culture », que nous alimenterons d’expériences culturelles menées par nos adhérents. Les responsables « culture » de l’agence régionale de santé (ARS) Nord-Pas-de-Calais et du conseil général du Pas-de-Calais, avec qui j’ai noué de bons contacts, vont également m’envoyer des informations. Notre objectif est de valoriser les projets existants, de donner des idées, mais aussi de faire comprendre aux directeurs d’établissements que certains mènent des actions et qu’il faut oser se lancer, là où beaucoup ne s’en sentent pas capables. Encourager, donc, malgré les exigences des tutelles, et montrer toute la diversité des projets possibles, en fonction du budget disponible. Cette diffusion devrait également donner envie à ceux qui sont actifs, mais ne pensent pas à communiquer sur leurs initiatives, à le faire. Bref, l’enjeu est de démocratiser l’accès à la culture, et de permettre à chaque structure de s’approprier cette démarche qui n’a rien d’inné.

Note (01)

« Quel accès à quelle culture pour les usagers des établissements sanitaires, sociaux et médicosociaux ? » Colloque organisé par la délégation Nord-Pas-de-Calais de la Fehap, le 9 octobre 2013, au Louvre Lens. - Retourner au texte

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>