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[Points de vue] Culture | 23/12/2016

La culture bouscule et vivifie les professionnels de santé

par Rouja Lazarova

Pour Françoise Liot, sociologue, dans l’univers normatif de l’hôpital où la technicité va en croissant, la culture permet aux professionnels de retrouver le sens profond de leur activité. Pierre Michel, hépato-gastro-entérologue, confirme que l’art apporte du soulagement aux malades comme au personnel soignant.

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L'accès à la culture à l'hôpital, un droit à promouvoir

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Est-il difficile d’introduire la culture à l’hôpital et pourquoi ?

Françoise Liot : Les projets culturels répondent aux grands questionnements qui traversent l’institution hospitalière du xxie siècle : la place des patients et leurs droits, la qualité de la prise en charge, le « care », la démocratie sanitaire, l’ouverture de l’hôpital vers l’extérieur. Et pourtant, il est difficile d’introduire la culture à l’hôpital. Elle est toujours à la marge du soin. L’organisation de l’institution hospitalière est basée sur la normalisation. La notion de « qualité » va renvoyer à des normes et des règlements, et non pas vers la perception intime du patient. Or, l’art va à l’encontre de la norme, il est appelé à l’interroger, à la bousculer. L’hôpital est bureaucratique, hiérarchisé. Le temps y est réduit, morcelé. Il est structuré en pôles, en services, et a du mal à se décloisonner, à fonctionner de façon intersectorielle. Alors que les projets culturels nécessitent justement une mise en œuvre transversale des partenariats. Ils exigent du temps. Enfin, l’hôpital souffre d’un manque chronique de moyens et les personnels peuvent préférer des embauches de soignants à des dépenses à l’impact impalpable.

Françoise Liot est sociologue, maître de conférences à l’université Bordeaux Montaigne et chercheur au centre Émile-Durkheim, UMR 5116 – CNRS – université de Bordeaux. Elle a travaillé sur l’analyse des politiques culturelles territoriales et sur les transformations des professions artistiques et culturelles. Elle dirige actuellement une équipe de recherche sur les dispositifs « Culture et santé ».

Pierre Michel : La place des médecins dans nos établissements est celle de producteur de soins. Pour mobiliser les médecins, il faut les connaître. Dans mon service, sur 12 lits, il y a environ 120 décès par an. Et la mort n’est pas plus facile à vivre à 57 qu’à 27 ans. Les médecins se sont construit des comportements protecteurs. On peut les percevoir comme des gens distants, hautains, voire méprisants. Mais ce n’est que la protection par rapport à une réalité dure. Il faut donc les connaître pour les aborder et faire tomber les barrières, ce qui exige du temps et de l’acuité. Nous subissons une grosse pression, nous sommes tendus. Et les arguments « on n’a pas le temps, on n’a pas de moyens », ne sont pas que des a priori.

Professeur Pierre Michel, directeur du service de hépato-gastro-entérologie (cancérologie digestive) au centre hospitalier universitaire de Rouen. Il introduit la culture dans son service il y a quatre ans, et l’a inscrit dans le projet de création du futur hôpital de jour (notamment l’architecture et le design).

Comment dépasser ces difficultés ?

FL : Pour mettre en œuvre un projet culturel à l’hôpital, il faut prendre le temps. J’ai vu des projets capituler, notamment dans les petits hôpitaux, parce qu’on n’avait pas laissé le temps aux équipes de se les approprier. J’ai entendu des remarques méprisantes « c’est le bébé du directeur ». Il ne faut pas plaquer un projet, mais entendre les avis des médecins, des infirmières, car il s’agit d’une véritable aventure humaine. À l’inverse, quand le projet vient « d’en bas », il pourra se confronter au rejet de la direction. Enfin, il faut également laisser le temps à l’artiste de découvrir l’établissement, d’y trouver ses repères, de s’en inspirer. C’est d’un apprivoisement mutuel qu’il est question.

PM : La première condition, c’est d’y croire viscéralement. Cette foi permet de soulever des montagnes et de trouver du temps là où il n’y en a pas. Il faut sensibiliser sans cesse les médecins, les chefs de service, le personnel soignant. Il faut créer des relations étroites entre le service culture et le corps médical. Beaucoup de professionnels de santé ont des pratiques artistiques à côté de leur travail, mais ils considèrent que ce sont deux choses séparées. J’avais ainsi un collègue pneumologue qui jouait à un instrument de musique. J’ai mis quatre ans à le convaincre qu’un projet culturel a un impact très positif sur l’hôpital. Il ne faut pas se fatiguer de répéter à toutes les réunions, devant toutes les instances, que ces projets ne coûtent rien à l’hôpital. Notre unique dépense, c’est le salaire de l’attachée culturelle. Sinon, les projets sont financés grâce au dispositif Culture et santé, grâce aux partenariats avec les collectivités ou les mécènes privés. Moi-même, je passe mon temps à rechercher des financements. En tant que médecin, j’apporte une crédibilité aux projets. Ce qui peut également être difficile, c’est de se renouveler. La première fois qu’une action culturelle se déroule dans un service, c’est l’émerveillement. Mais la lassitude guette. Il faut se diversifier sans cesse pour entretenir la flamme.

Qu’est-ce que l’art apporte à l’institution hospitalière ?

FL : Les projets culturels contribuent à la prise en charge globale du patient. Ils permettent de passer du « cure » au « care », selon la terminologie anglo-saxonne, du « soin » au « prendre soin ». Surtout, ils transforment le rapport au travail des personnels de santé. Dans cet univers normatif, bureaucratique, hiérarchisé, où la technicité va en croissant, ils retrouvent le sens profond de leur activité professionnelle, qui est celui de la relation humaine. La culture à l’hôpital peut être un formidable outil de management du personnel. Elle comporte du prestige, et permettrait au salarié de s’identifier à l’institution, d’être fier d’y appartenir. Enfin, comme relève le Pr Michel, l’hôpital est contraint à s’ouvrir, ne serait-ce que pour assurer la continuité des soins. Il doit se préoccuper de son image, de ses partenaires, avoir une identité, devenir un acteur du territoire. Aujourd’hui, un directeur d’hôpital doit gérer l’intérieur et l’extérieur, et ce n’est pas évident. La culture peut l’aider à assurer ces fonctions.

PM : C’est d’abord une opportunité pour les patients, qui supportent mieux les soins. L’hôpital, c’est un lieu où l’on reste dans l’attente et la solitude. Assister à une performance de vidéo sonore, projetée sur le plafond de la chambre, comme celle des artistes de la compagnie « Les Vibrants défricheurs », cela permet d’oublier la maladie, d’atténuer la solitude. Une exposition de photos, un concert de violons, un danseur dans les couloirs, sont aussi un plus pour les familles, et les aident peut-être à oublier la maladie de leur proche. L’art apporte également du soulagement au personnel soignant, qui, je le rappelle, travaille dans une ambiance difficile dans un service d’oncologie. Nous nous sommes aperçus que l’absentéisme a chuté de 8 % depuis la mise en place des projets culturels dans notre service. Enfin, l’art nous ouvre à l’extérieur, ce qui est très important, car l’hôpital est un monde clos qui véhicule des représentations négatives.

Et aux artistes ?

FL : Ici se pose la question globale des publics de la culture. L’hôpital ou les établissements médicosociaux offrent aux artistes l’opportunité de diffuser leur production auprès de publics auxquels ils n’auraient pas eu forcément accès. Les dispositifs « Culture & santé » réinterrogent les pratiques artistiques, notamment dans leur dimension de productions collaboratives. Ils permettent sans doute de promouvoir une nouvelle manière d’être artiste, en prise avec les problèmes sociaux, et l’extraient de l’univers spécialisé dans lequel il s’est cantonné. Ils repensent la position de l’artiste dans la société.

PM : Dans un service comme le mien, l’artiste est confronté à une intensité incroyable des rapports humains, à une urgence de l’existence, provoquée par la proximité avec la mort. Cette intensité relationnelle représente un terreau extraordinaire pour la création, pour peu que l’artiste arrive à s’approcher véritablement, profondément, des patients et des soignants. L’énergie qui peut se libérer de ces échanges permet de transcender la souffrance, la mort, et les transformer en des projets artistiques forts.

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