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Baromètre CCAS 2013 | 06/09/2013

« Nous risquons de voir se dégrader le lien social républicain» – Patrick Kanner, président de l’Unccas

par Hélène Delmotte
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Cet article fait partie du dossier:

Baromètre CCAS 2013 : Pas de sortie de crise pour l'action sociale

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Que vous inspire la lecture des résultats du baromètre 2013 de l’action sociale ?

Au-delà des chiffres qui sont une nouvelle fois alarmants, je suis inquiet par le climat qui s’installe dans notre pays. Je n’aime pas cette ambiance de repli sur soi, d’égoïsme territorial ou personnel et d’idéologie dominante « anti-impôts ». Les classes moyennes inférieures revendiquent de ne plus payer d’impôts « pour tous ces pauvres ». Cette forme d’exaspération est en rupture avec la solidarité républicaine que j’ai toujours défendue et elle est extrêmement préoccupante. Je souhaite à mes amis politiques au gouvernement d’avoir rapidement des résultats en termes d’emploi et de relance de la croissance car le climat se tend dangereusement entre les exclus, les inclus et les reclus. Je désigne par ce terme ceux qui craignent l’exclusion et qui n’ont pas les moyens de l’inclusion. Or, cette classe sociale intermédiaire est la plus nombreuse. Ne laissons pas se développer trois France !

La relance économique suffira-t-elle à faire évoluer les mentalités ?

Oui car pour être solidaire, il faut être fort, il faut créer de la richesse et de l’emploi. Permettre à un jeune dont les parents sont chômeurs de travailler règle bien des problèmes. C’est la raison pour laquelle je refuse le discours qui réduit les emplois d’avenir à de l’accompagnement social : 150 000 emplois d’avenir, ce sont à terme 150 000 familles qui iront mieux. Tant que les clignotants resteront au rouge, nous risquons de voir se dégrader le lien social républicain.

Sur cette question du vivre ensemble, n’avez-vous pas été choqué par les propos récents de Manuel Valls sur les Roms ?

Il y a les propos et il y a les textes. La circulaire interministérielle du 26 août 2012 instaure un équilibre entre les droits et les devoirs des Roms, des collectivités et de l’Etat. Nous ne pouvons pas non plus ignorer le ras-le-bol des familles qui vivent autour des campements. Certaines familles Roms veulent s’intégrer mais d’autres ne sont pas dans cette logique. Je travaille dans le secteur social depuis 35 ans et c’est la première fois que je me trouve devant une difficulté pour laquelle je ne vois pas d’issue. La solution est européenne : nous devons faire pression sur les pays d’origine pour qu’ils acceptent d’intégrer ces populations.

Selon le baromètre 2013, 77 % des CCAS qui ont répondu à l’enquête ont observé une augmentation globale des demandes d’aide. Quelle est votre lecture de ces chiffres ?

Pour prendre une image maritime, je dirais que les responsables qui sont à la barre et à la timonerie du « paquebot Pauvreté » veulent changer de cap mais il faut du temps pour bouger un paquebot. Certaines mesures sont toutefois très encourageantes : 750 000 Français vont prochainement accéder aux soins grâce au relèvement des plafonds de la CMU-C et de l’ACS. Notre baromètre indique que 80 % des CCAS répondants interviennent dans le champ de la santé et que les demandes d’aide sont croissantes depuis 2009. Or un manque de soins aujourd’hui générera une explosion des coûts pour la Sécurité sociale demain. Les retraités issus des Trente glorieuses ont été plutôt bien soignés mais ceux qui sont issus des « trente pleureuses » présenteront des problématiques sanitaires majeures : mauvaise dentition, problèmes de vue, malnutrition… Je pense aussi aux enfants. Leurs difficultés d’accès aux soins et à la culture de la prévention santé ont pour conséquence des prévalences fortes du diabète, de l’obésité, etc. Dans quelques années, les dépenses les plus lourdes pour l’Assurance maladie viendront des familles qui ont connu la pauvreté dans leur jeunesse.

 Un CCAS sur deux estime le non recours aux droits important voire très important. Comment faire connaître par exemple le relèvement des plafonds que vous avez cité ?

Le non recours est manifeste. Lors de la conférence nationale contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale, l’Unccas avait demandé une meilleure information des publics sur les dispositifs. Nous avons d’ailleurs signé récemment une convention avec la Caisse nationale d’assurance maladie sur ce sujet. Nous souhaitons également l’extension du tiers-payant aux bénéficiaires de la CMU de base ainsi que des sanctions très lourdes pour les praticiens qui refusent de prendre en charge les patients bénéficiaires de la CMU-C. Lorsqu’une profession libérale bénéficie à ce point de la solidarité nationale, la moindre des choses est d’être en règle avec les textes de la République.

Pour 98 % des CCAS qui ont répondu à l’enquête, le logement reste en tête des motifs de demandes d’aide (paiement des factures d’énergie). La politique gouvernementale est-elle suffisamment ambitieuse ?

Le vrai problème est que nous ne produisons pas suffisamment de logements sociaux. Nous n’en avons jamais construit autant mais l’offre reste insuffisante par rapport à la demande. Je crois aussi beaucoup à la réhabilitation de l’habitat ancien. J’ai créé dans le Nord une agence immobilière à vocation sociale qui encourage les propriétaires privés à mettre sur le marché des logements vacants après remise aux normes ou réhabilitation. Ces propriétaires louent leur bien au prix des bailleurs publics en échange du suivi, de la réhabilitation au meilleur prix, de la garantie de paiement des loyers, etc. C’est une démarche gagnant-gagnant qui remplit une vraie mission de service public : nous ne faisons par exemple pas payer de caution au locataire. C’est une réponse spécialisée et ponctuelle mais c’est la multiplication de ce type d’initiatives qui aboutira à résoudre la question difficile du logement en France.

Les CCAS ressentent de plus en plus durement les effets de la crise. Dans quel état d’esprit se trouvent les équipes ?

Elles sont confrontées à une forme de désespérance. Prenons l’exemple des travailleurs sociaux : ils sont formés pour émanciper les personnes, pas pour être des Shadocks ! La question du sens est aujourd’hui posée : que signifie le travail social au regard de la massification de la pauvreté ? Les travailleurs sociaux doivent prendre une part très active aux Etats généraux du travail social prévus l’an prochain. Et je suivrai les débats avec une très grande attention.

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