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Social | 25/08/2020

Le partenariat police-social oblige à la confiance

par Nathalie Levray
PT-DE-VUE_173 @ K.Colnel-Territorial

La politiste Anne Wuilleumier insiste sur l’opportunité, pour les travailleurs sociaux, d’avoir accès à des usagers qui ne recourent généralement pas à leurs services. Pour Guillaume Farde, spécialiste des questions de sécurité, le cloisonnement des institutions est le principal obstacle au développement de synergies.

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Social : que fait la police ?

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Quel peut être le lien entre le travail policier et le social ?

Guillaume Farde : L’institution policière est un service public dont bénéficient les citoyens, et les policiers sont des professionnels engagés, animés d’une envie de servir la population. Une des différences majeures entre démocratie et dictature tient à la manière dont la population considère sa police, notamment en termes de confiance accordée. La mesure scientifique de ce capital confiance envers les forces de sécurité intérieure témoigne depuis plusieurs mois d’une défiance persistante et croissante. Le capital confiance était très élevé (80 %) au moment des attentats de 2015. Le baromètre du Cevipof montre une baisse de huit points entre fin 2018 (74 %) et février 2020 (66 %). Ces difficultés dans le lien entre la police et la population ne sont pas sans conséquences opérationnelles pour l’activité des personnels dont l’efficacité repose tant sur leurs prérogatives juridiques que sur la présomption irréfragable de leur légitimité. La confiance qui est accordée à la police fonde son autorité et valorise ses actions.

Guillaume Farde est docteur en sciences de gestion et spécialisé dans les questions de sécurité et défense. Il est le chef du pôle sécurité intérieure du think tank L’Hétairie.

Anne Wuilleumier : Du point de vue des sciences sociales, le travail policier est indéterminé. Les missions comprises dans l’activité policière sont déterminées par la manière dont s’organise l’institution. Depuis deux ou trois décennies, l’exercice policier se concentre principalement sur le travail judiciaire, celui de l’application de la loi – law enforcement. L’agent de police est conduit à travailler sur les infractions à la loi et à établir des dossiers rassemblant des preuves de culpabilité permettant au juge de punir les auteurs de transgressions. Cette approche punitive, si elle convient à la grande criminalité, n’est pas suffisante pour traiter les faits d’une violence d’abord sociale. Elle s’oppose à une autre conception du travail policier, celle du gardien de la paix – order maintenance –, qui inscrit son action dans une perspective élargie de pacification des relations au sein des sociétés.

Anne Wuilleumier est docteure en science politique et chercheure à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice. Elle est l’autrice, avec Thierry Delpeuch, du guide « Évaluer l’action de sécurité publique. Une approche qualitative à l’usage des professionnels de terrain », La documentation française, 2019.

Confiance et pacification sont nécessaires à un travail commun entre travailleurs sociaux, éducateurs et policiers. Quels en sont les outils ?

GF : J’insiste sur une police de proximité qui traduise le contact avec le citoyen et un ancrage fort dans les territoires. Pour les polices nationale et municipale, sans aller, comme c’est le cas pour les gendarmes, jusqu’à loger les fonctionnaires sur les lieux qu’ils sécurisent, la proximité géographique compte. Une immersion dans leur zone d’intervention sert à capter les informations nécessaires à l’accomplissement de leurs missions. En parallèle, les conseils locaux ou intercommunaux de sécurité et de prévention de la délinquance ont évidemment leur utilité. Leur création répondait à un besoin de transversalité entre tous les acteurs de la ville. Si on a parfois reproché aux rapports qu’ils produisent d’être peu suivis d’effet, ils ont a minima cette vertu de créer les conditions de l’échange entre tous les acteurs de la sécurité, directs comme indirects. En cela, ils méritent d’être préservés.

AW : Les assemblées délibératives, du type conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance, sont utiles pour construire des consensus locaux et partager des expériences. Elles permettent à des acteurs de cultures différentes de se rencontrer et d’apprendre à se connaître. Néanmoins, elles ne sont pas le lieu de l’action. Celle-ci passe généralement par la construction de groupes de travail plus réduits et l’apprentissage de la coopération in concreto. Pour la police, le partenariat avec les professionnels de l’accompagnement social, éducatif ou sanitaire est aussi une ressource qui permet aux agents de se familiariser avec des techniques non coercitives de gestion des conflits, telles que la négociation, la persuasion, la désescalade, etc. La question de l’évaluation doit aussi être posée pour retenir des indicateurs qui ne font pas disparaître, de facto, de l’activité policière ce travail de pacification des sociétés.

Le secret professionnel ou la nature sensible des informations partagées ne limitent-ils pas les partenariats ?

GF : La reconquête de la part de légitimité perdue par les forces de l’ordre, dont je parlais tout à l’heure, implique notamment de remettre le citoyen et son environnement au centre des politiques publiques de sécurité et de privilégier la connaissance du terrain et de ses acteurs. Parmi ces derniers, les acteurs sociaux jouent un rôle essentiel. L’échange régulier d’informations, y compris informel, participe de la bonne connaissance d’un territoire et de ses habitants. Il n’est pas possible d’offrir un service public de sécurité de qualité en restant dans son véhicule et en limitant les échanges avec l’écosystème social d’un quartier. Lorsque Lionel Jospin, Premier ministre, avait installé la police de proximité, sa doctrine avait été injustement caricaturée. Il ne s’agissait pas de transformer les policiers en éducateurs sociaux mais bien de les ancrer dans la vie d’un quartier. Ce n’est qu’à ce prix que la confiance se noue. Je ne souscris pas totalement à l’argument du partage de l’information car il n’est pas question de partager des fichiers mais bien d’échanger de l’information peu sensible à un niveau souvent interpersonnel. Je crois plutôt à des obstacles de nature organisationnelle. La police nationale est une administration de l’État très pyramidale et hiérarchisée, placée sous l’autorité des préfets. Les acteurs sociaux sont quant à eux organisés de façon plus horizontale et rattachés aux collectivités territoriales. Ce cloisonnement très français est, à mon sens, le principal obstacle au développement de synergies.

AW : Les partenariats des institutions pénales avec les travailleurs sociaux sont difficiles à construire en raison de la prégnance du modèle punitif. Les travailleurs sociaux craignent en travaillant avec la police de participer à une incrimination des publics vulnérables dont ils se soucient et qui est contraire à leur éthique professionnelle, celle du care. Mais des actions conjointes « gagnantes/gagnantes » demeurent possibles. La présence d’intervenants sociaux au sein des commissariats et des brigades de gendarmerie en est une : elle permet aux forces de l’ordre de diversifier la réponse publique en passant le relais à d’autres professionnels notamment sur des problématiques d’addiction ou de violences au sein des familles. Pour les travailleurs sociaux, cela représente une opportunité d’avoir accès à des usagers qui généralement n’ont pas recours à leurs services. Cela renforce leur couverture des problèmes sociaux.

La police de sécurité du quotidien du gouvernement Philippe répond-elle à ces enjeux de partenariats ?

GF : Les polices municipales se renforcent sur le constat de la nécessité du lien et de l’échange entre population et policiers pour créer la confiance. Leur caractère social est marqué par l’ancrage territorial. La police de sécurité du quotidien était supposée rétablir ce lien, avec la double ambition de transformer profondément le rapport des Français à leur police et d’améliorer substantiellement les conditions de travail des policiers et gendarmes. C’est resté au stade du concept, sous-tendu par une promesse de renforts en policiers et gendarmes, elle-même affaiblie par la baisse structurelle des dépenses d’équipement.

AW : La police de sécurité du quotidien (PSQ) s’inspire de la notion de police de résolution de problèmes construite par le professeur américain Herman Goldstein laquelle suppose de travailler de façon globale sur les problématiques sociales que révèlent les infractions les plus répandues. Celle-ci repose sur des exercices démocratiques permettant d’identifier localement les problèmes à résoudre et les solutions à privilégier. La PSQ doit se donner des objectifs ambitieux en particulier dans les territoires où la relation entre la police et la population est dégradée. Et elle a besoin aussi pour les atteindre de s’appuyer sur un travail collaboratif et partenarial qui implique la société dans son entier, y compris les travailleurs sociaux. Au stade actuel, cette démarche n’est pas assez portée par les politiques publiques.

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