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Santé | 01/10/2020

« Notre système ultra-gestionnaire sait gérer tout ce qui est ‘‘standard’’ mais certainement pas l’incertitude » – Cynthia Fleury

par Laurent Thoviste
FLEURY Cynthia_Photo 2020_Francesca Mantovani-éditions Gallimard_9755R © Francesca Mantovani-éditions Gallimard

Les 43es rencontres de l’association des cadres territoriaux de l’action sociale s’ouvrent ce jeudi 1er Octobre à Issoudun sur le thème de l’évaluation. Peut-on mesurer le sens, l’essence des politiques sociales ? La mesure a-t-elle un sens quand la solidarité est un engagement moral de la société ? Et comment quantifier les sens des actions ? Deux jours de débat ouverts par une intervention de la philosophe Cynthia Fleury Perkins sur les approches éthiques de l’évaluation.

Est-il décent d’un point de vue éthique d’évaluer des dispositifs qui visent à réduire les inégalités ?

L’efficacité, la compétence, sont indissociables des droits, au sens où ils transforment les droits formels en droits concrets, en « capacités » au sens ­d’Amartya Sen, sinon on ne paye de mots, en considérant que seules les déclarations de réductions d’inégalités suffisent. Pour autant, toute évaluation n’est pas digne de ce nom. Les indicateurs doivent être construits par les parties prenantes, car il est parfois très difficile de mesurer ce qui est mal connu, voire pas, ou tout simplement un acte « indivisible », tel que le soin par exemple. Les indicateurs peuvent être faux parce qu’inappropriés. Il faut rendre transparente la « fabrique » de cette évaluation. Par ailleurs, qui dit « évaluation » ne dit pas nécessairement « sélection », « compétition ». Nous pouvons choisir des indicateurs qui valorisent telle ou telle valeur sociale, et non pas tel ou tel chiffre.

Le principe de l’évaluation n’est-il pas au service d’une approche gestionnaire visant avant tout à réduire les coûts ou supprimer des dispositifs ? Comment se prémunir de cette approche strictement gestionnaire ?

Il est évident que c’est le cas et que le « new management public », arrivé dans les années 1990 a toujours suivi le même raisonnement : réduire les coûts d’emblée, sans véritable interrogation sur le sens de ces coûts, par pure idéologie libérale, s’étonner des dysfonctionnements, privatiser, ou détruire l’ethos public en le disqualifiant, en considérant qu’il est inefficace, dispendieux, etc. En somme, mettre en application les principes de Garrett Hardin, sur la tragédie des communs. La critique de « l’utopie » libérale a aujourd’hui démontré sa validité, notamment avec les travaux de quantité d’économistes de la régulation, mais aussi de la gouvernance des communs, comme Ostrom. La mondialisation dérégulée produit quantité de dysfonctionnements sociaux, économiques et environnementaux. La crise du ­Covid-19 démontre encore cela, qu’il existe désormais des failles systémiques, dues à l’absence de normes partagées de qualité. Notre système ultra-gestionnaire sait gérer tout ce qui est « standard » mais certainement pas l’incertitude dans laquelle nous plongeons, qui demande quantité de compétences complémentaires, et en apparence contradictoires : souplesse et anticipation par exemple.

Une bonne évaluation fait-elle une bonne politique publique ? Une politique publique peut-elle être efficiente sans une bonne évaluation

L’évaluation est un moment légitime de la politique publique, qui doit surgir en son temps. Autrement dit, non pas d’emblée, pour permettre à une politique publique de se mettre en place, mais en même temps, pas trop tard, pour lui permettre de se corriger si besoin, et de s’orienter en fonction de nouveaux défis. Le problème n’est pas la notion d’évaluer, assez inséparable de l’esprit critique. Le problème est de « pervertir » l’évaluation, de l’idéologiser, de la rendre opaque, ou de la corréler à des indicateurs qui sont antinomiques de l’ethos public. Encore une fois, il est important d’établir l’évaluation avec les parties prenantes et de les articuler avec des « tiers » qui interrogent leurs pratiques pour éviter que le corporatisme ne l’emporte. u Propos recueillis par Laurent Thoviste

Cynthia Fleury est professeur titulaire de la Chaire humanités et santé au Conservatoire national des arts et métiers, titulaire de la Chaire de philosophie à l’hôpital du GHU Paris psychiatrie et neurosciences. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Les pathologies de la démocratie (Fayard, 2005), La fin du courage (Fayard 2010), Les irremplaçables (Gallimard, 2015), Le soin est un humanisme (Gallimard, 2019). Prochain à paraître Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment (Gallimard, 2020).

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